XXVII année, 1985, Numéro 1, Page 1

 

 

L’Europe face aux défis de l’avenir*
 
 
Dans le monde d’aujourd’hui, il y a une contradiction de fond. D’un côté, la révolution scientifique et les potentialités énormes qui lui sont propres pour ce qui est du progrès technologique ouvrent la perspective d’un développement remarquable de l’activité économique et d’une progression extraordinaire sur la voie de l’émancipation humaine. Mais, d’un autre côté, le monde se montre de plus en plus incapable de se libérer des conditionnements du passé. A cet égard, il suffit de considérer que :
— le chômage croît toujours et engendre une réaction dure contre le déploiement de la technologie nouvelle ;
— le problème de la réduction du temps de travail dans les pays développés – qui est en soi une grande conquête sociale et qui est aujourd’hui non seulement possible, grâce au développement technologique, mais aussi urgent à cause du chômage –n’est même pas, pris sérieusement en considération ;
— les pays du tiers-monde sont écrasé par le poids d’un endettement croissant qui empêche la mise en train de tout projet sérieux de développement, tandis que les pays industrialisés ne sont pas à même de garantir les transferts de ressources qui sont nécessaires ;
— la précarité de l’équilibre sur les marchés financiers, causée par l’instabilité monétaire internationale, rend le financement des investissements à long terme de plus en plus difficile ;
— partout, enfin, on assiste au démantèlement progressif du Welfare State.
L’explication de ce « trend » (tendance) négatif est simple. D’un côté, l’équilibre bipolaire, qui a gouverné dans le monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est de moins en moins à même d’offrir des solutions positives aux problèmes que l’humanité tout entière doit affronter et résoudre. Ainsi, la survivance même d’un cadre international stable et pacifique, en mesure de garantir le développement à long terme de l’économie mondiale, est de plus mise en question. D’un autre côté, une formule politique qui puisse dépasser celle de l’État national et qui rende possible des décisions démocratiques et efficaces n’est pas encore historiquement affirmée ; et ceci à ce même niveau international auquel les problèmes du développement se sont déjà déplacés et qui est aujourd’hui à la merci de la collaboration intergouvernementale, c’est-à-dire de la bonne volonté ou de l’hégémonie.
 
Il est évident, à tout égard, que la voie du progrès passe par l’Europe. Maintes fois, on souligne le dépassement du centre de gravité de l’économie mondiale de l’Atlantique au Pacifique, grâce à la reprise aux Etats-Unis et à la croissance remarquable de l’économie japonaise, tandis que l’Europe ne semble pas à même de promouvoir les transformations industrielles que la révolution technologique impose. Mais le problème n’est pas seulement de renforcer l’Europe afin d’empêcher qu’elle soit marginalisée. Il s’agit plutôt d’envisager un projet global capable de promouvoir une phase nouvelle de développement pour l’économie mondiale. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer que:
— par la monnaie européenne, on peut promouvoir concrètement le dépassement du bipolarisme sur un terrain décisif, le terrain monétaire, sur lequel il est de plus en plus évident que l’ordre existant est insuffisant par rapport aux exigences du commerce mondial ;
— par un Plan Marshall pour le tiers-monde, on peut promouvoir une politique keynésienne au niveau international en sorte que la réserve énorme de demande potentielle qui se trouve dans ces pays devienne effective ;
— par une politique étrangère pacifique et par une défense européenne qui n’ait aucune possibilité d’agression, on peut promouvoir la réduction des armements ;
— par un marché unifié et orienté vers la croissance, on peut promouvoir une réduction graduelle du temps de travail pour introduire dans le monde une qualité nouvelle de la vie.
Mais l’enjeu n’est pas seulement là. Il s’agit, en effet, par l’Union européenne, d’affirmer la possibilité historique d’un gouvernement démocratique et efficace d’une association d’Etats qui, par le fait d’être constitué justement par les grandes nations du passé, peut se poser en modèle exemplaire pour le monde entier.
Le point décisif est que l’Union européenne est aujourd’hui possible. Le Parlement européen, par la force de sa légitimation populaire, a su jouer le rôle du « fédérateur », en saisissant l’initiative constituante. Et, par le projet de traité approuvé le 14 février 1984, l’Union européenne est devenue un choix que les gouvernements ne peuvent pas ultérieurement éluder.
Ce colloque vise à donner sa contribution pour que les États qui sont dès à présent favorables puissent se manifester afin qu’au moins le premier noyau de l’Union européenne puisse se constituer sans ambages.


* Ce numéro reproduit le texte intégral des rapports introductifs et des exposés au Colloque du Mouvement européen qui s’est tenu à Rome les 8 et 9 février 1985 sur le thème : « L’Europe face au défi de l’avenir ».

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