XXVIII année, 1986, Numéro 1, Page 5

 

 

Les voies vers la fédération mondiale
 
 
Dès la naissance des mouvements fédéralistes européens, lors de la Résistance, ceux parmi leurs militants qui ont ressenti l’exigence de réfléchir sur le sens historique de leur entreprise ont conçu la lutte pour la fédération européenne comme le début du cycle fédéraliste de l’histoire de l’humanité, un cycle destiné à se conclure par la fondation d’un gouvernement fédéral mondial. Ce n’est pas par hasard que l’œuvre de Kant est au premier rang parmi nos sources d’inspiration.
Mais l’objectif de la fédération mondiale — quia été dès le début très important pour mettre en perspective notre action, et par conséquent pour déterminer le caractère spécifique de notre manière de faire de la politique — ne peut désormais plus rester au stade d’une pure construction de la raison, privée d’un contenu bien défini. Depuis l’époque de la fondation, il est passé beaucoup d’eau sous les ponts ; beaucoup de choses sont arrivées. Le danger de destruction de l’humanité dans une guerre nucléaire a déplacé les frontières entre utopie et réalité, créant justement cette situation que Kant considérait comme le présupposé essentiel pour la création d’un Völkerbund universel. Dans d’autres secteurs, comme celui de l’exploitation des ressources des fonds marins, la conscience de la nécessité de la création d’une autorité mondiale qui se substitue aux gouvernements nationaux est en train de naître. L’accident de Tchernobyl a rendu plus vive et plus dramatique aux yeux des Européens la perception du non-sens que constituent des frontières qui ne défendent plus rien, mais qui gênent la circulation de l’information et empêchent la collaboration internationale. Enfin, les rapports eux-mêmes entre fédéralistes ont connu une importante évolution positive, grâce aussi à cette revue. Pour la première fois, les fédéralistes des autres continents sont devenus pour les fédéralistes européens des interlocuteurs réels. Les prémisses d’un débat sont en train de se créer et parmi les thèmes cruciaux de ce débat, ne peut manquer celui de la voie — ou des voies — pour arriver à la fédération mondiale.
Il ne s’agit évidemment pas d’écrire l’histoire du futur : les délais du processus d’intégration mondiale ne sont pas prévisibles, et par conséquent on ne peut pas prévoir les formes que ce processus prendra. Mais on peut commencer à explorer le terrain, voir quelles sont les routes à emprunter, étudier les conditions dans lesquelles l’une ou l’autre de celles-ci peut être pratiquée et considérer si oui ou non elles sont compatibles entre elles.
 
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Il est cependant certaines caractéristiques du processus que l’on peut dès à présent cerner avec un degré raisonnable de certitude. La première, c’est que la fédération mondiale ne pourra naître qu’à partir d’un pacte entre de grandes fédérations continentales, et que donc sa création sera précédée par des épisodes intermédiaires d’unification politique régionale. Il est en effet évident, d’une part, que l’évolution du mode de production pose l’exigence de l’unification politique avec divers degrés d’urgence et d’intensité dans les diverses régions du monde, selon leur position géostratégique et leur niveau de développement économique ; et, d’autre part, qu’un pacte fédéral au niveau planétaire ne sera négociable de manière réaliste qu’entre un nombre limité d’États, et que la conscience même de sa nécessité ne pourra se développer de manière adéquate que chez des peuples pluralistes, qui auront entièrement parcouru la phase nationale de leur histoire et acquis la conscience d’avoir pris le chemin de l’élargissement progressif de l’orbite de l’État dans un sens supranational.
La seconde, c’est le caractère démocratique que devront nécessairement avoir les régimes des grandes fédérations régionales qui viendront faire partie de la fédération mondiale. Il s’agit d’une condition indissociable du caractère fédéral du gouvernement mondial. Sans elle, en effet, le covenant par lequel la fédération mondiale sera constituée ne serait pas un pacte entre des peuples libres, mais le résultat de la volonté de s’imposer de certains groupes, de certaines classes sociales, ou de certains États, sur tous les autres. Il ne s’agirait donc pas d’une fédération, mais d’un empire qui, ne se fondant pas sur un consensus librement accepté, serait destiné à se dissocier rapidement, sous la pression de la rébellion des peuples contraints à en faire partie contre leur volonté, en une pluralité d’Etats souverains.
La troisième et dernière caractéristique du processus concerne son début. Il y a, en fait, aujourd’hui un seule région du monde où — grâce à la crise profonde de la formule de l’État national — la tendance à l’intégration est avancée au point de donner au projet d’unification fédérale un caractère d’actualité et donc d’en faire l’objectif stratégique d’une lutte politique réaliste, si difficile soit-elle. Et cette région, c’est l’Europe occidentale. Ce sont donc les vicissitudes du processus d’unification européenne qui sont destinées, dans une phase ultérieure, à rendre à leur tour concrètement possibles les autres chemins vers l’unité du monde, des chemins qui aujourd’hui ne peuvent qu’être imaginés. Si ce processus devait s’interrompre, allant ainsi à la rencontre de son échec historique, et si l’on devait refaire de l’Europe un théâtre d’oppositions nationalistes, on ne voit pas trop de quelle autre source pourraient tirer leur inspiration idéale les poussées embryonnaires à l’unité qui existent cependant dans beaucoup d’autres régions du monde.
 
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Aller au-delà de la caractérisation de ces passages obligatoires dans le chemin vers l’unification mondiale, c’est un risque. Tout ce que l’on peut faire, si l’on veut être réaliste, c’est l’inventaire des scénarios possibles. D’ailleurs, il est d’une importance vitale d’avoir présent à l’esprit qu’il ne s’agit pas nécessairement de parcours incompatibles, de directions alternatives du processus. Et il est même plus vraisemblable que les divers scénarios représentent des stades distincts du processus dont l’ordre de succession aujourd’hui n’est pas prévisible, ou du moins n’est pas prévisible avec un bien-fondé raisonnable. Il s’agit donc d’options qui, si on les place dans la perspective d’un déroulement dans le temps, n’apparaissent pas inconciliables, et donc peuvent être poursuivies en même temps.
L’histoire, dans son évolution complexe, tandis qu’elle parcourt une étape de son chemin, prépare le terrain pour les étapes successives, de telle manière que dans chacun de ses pas, en un certain sens, est préfigurée in nuce la signification du voyage en son entier. Ceux qui luttent sur le front de la transformation doivent savoir saisir ces signes. Celui qui ne sait pas le faire et qui, au nom d’une conception linéaire de l’histoire et d’une conception empirique de la politique, se concentre seulement sur le premier pas, préjuge gravement de l’efficacité de son action car il limite dès le début le nombre de ceux que son message peut impliquer et renonce à activer les motivations les plus profondes de ceux qu’il a pu atteindre.
C’est pour cela que notre profonde conviction que le processus d’unification politique du monde doit nécessairement commencer par l’unification de l’Europe occidentale ne doit pas nous empêcher d’observer très attentivement toutes les autres poussées qui existent dans le monde en direction d’unifications de dimension régionale, De même que notre prévision que la phase fédéraliste de l’histoire mondiale, même après l’unification politique de l’Europe, passera par la création d’autres grandes fédérations continentales ne justifierait pas notre désintérêt pour les premières tentatives de renforcer directement l’ONU dans un sens supranational, tentatives qui sont accomplies par exemple sur le front du droit des mers.
 
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Mais venons-en aux différents scénarios envisageables.
Le premier se fonde sur la prévision que la naissance de la fédération européenne modifiera profondément la nature de l’équilibre mondial, éliminant le principal obstacle qui empêche les tendances vers le multipolarisme de se réaliser ; tendances qui aujourd’hui déjà apparaissent tout en restant potentielles. En particulier, le rôle médiateur et stabilisateur joué par l’Europe, venant atténuer la rigidité de l’opposition actuelle entre les USA et l’URSS, permettrait la consolidation définitive des nouveaux pôles qui apparaissent, tels la Chine et l’Inde, et favoriserait un salutaire processus de régionalisation des sphères d’influence. En outre la stabilité de l’équilibre stratégique, déterminée tout justement par son caractère multipolaire, tout comme la moindre extension des sphères d’influence, entraîneraient des changements radicaux dans la manière de gérer ces dernières, en éliminant la prépondérance du facteur militaire dans l’exercice du leadership. L’aide au développement et la contribution à la création de marchés intégrés deviendraient les instruments principaux de l’influence. Les poussées à l’intégration tout d’abord économique, puis politique, de l’Afrique, de l’Amérique latine, du Moyen-Orient, etc., condition première pour leur réelle indépendance, en recevraient une impulsion décisive.
Le second scénario est celui de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural. Il se fonde sur deux hypothèses. La première, c’est celle de la démocratisation progressive de l’Union soviétique engendrée par les transformations produites par la révolution scientifique et technologique. La seconde, c’est celle de l’effet tendanciellement désagrégeant que le nouvel équilibre mondial multipolaire, instauré par la naissance de la fédération européenne, pourrait avoir sur l’Empire russe. L’Europe occidentale unie exercerait une forte attraction sur les États de l’Europe orientale, actuellement satellites de l’Union soviétique. Le renforcement d’un hypothétique nouveau pôle moyen-oriental islamique entraînerait de fortes poussées centrifuges dans les républiques asiatiques de religion musulmane, jusqu’à permettre leur accession à l’indépendance. Il se créerait ainsi les conditions pour l’élargissement de la fédération européenne non seulement aux États de l’Europe orientale, mais même aux républiques qui constituent la partie européenne de la Russie, dont l’identité européenne serait fortement revalorisée par la fin du caractère impérial du régime soviétique.
Le troisième scénario est celui de l’union des démocraties. Cette union serait préparée par des formes d’intégration institutionnalisée entre l’Europe — après la réalisation de son unité — et les Etats-Unis. Il s’agit d’une option rendue vraisemblable — sans parler des affinités culturelles qui existent entre l’Europe et les Etats-Unis — par l’urgence d’une réforme du système monétaire international et par la nécessité d’assurer un gouvernement efficace au commerce mondial : des objectifs qu’il serait impensable de réaliser sous une forme stable sans une profonde concordance — garantie par des institutions supranationales communes — entre les politiques monétaires et commerciales des régions du monde dont la caractéristique commune est un degré avancé de développement économique et le caractère démocratique de leurs régimes.
Le quatrième et dernier scénario est celui que nous pourrions appeler : l’axe russo-américain. Il se fonde sur l’hypothèse que la conscience croissante de l’opinion publique mondiale de la réalité du danger d’extinction de l’espèce dans un conflit nucléaire, assortie d’un état d’alarme toujours plus aigu qui en dériverait — dont la fédération européenne, de par sa position géographique et les circonstances de sa naissance, serait le porte-voix naturel, amenée qu’elle serait à assumer un rôle de médiateur — pourrait altérer le caractère de l’équilibre mondial tout comme la Seconde Guerre mondiale a altéré le caractère de l’équilibre européen, en mettant en marche le processus d’intégration du continent sous la poussée de l’entente franco-allemande. Même dans le cadre mondial donc, la réconciliation — lancée par l’Europe — entre les deux puissances dont la rivalité est l’axe de l’actuel équilibre mondial pourrait tenir lieu de moteur du processus d’unification en consentant, par le moyen de l’inversion de la course aux armements, un emploi massif et rationnel des ressources pour le dépassement du fossé Nord-Sud et en favorisant les projets d’unification régionale partout où ils se manifestent. Il va sans dire que ce scénario présuppose aussi une avancée concrète du processus de démocratisation de l’Union soviétique, mais pas nécessairement son aboutissement. Ce serait l’exigence même de collaboration créée par la nécessité impérieuse d’éloigner le danger de l’holocauste nucléaire qui donnerait l’élan nécessaire, dans ce pays, aux forces de rénovation.
 
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Aujourd’hui, il n’est pas possible de prévoir laquelle parmi les voies que nous avons tenté de définir sera celle que le processus suivra effectivement : d’autant plus que, comme il a déjà été dit, il est parfaitement pensable que ces voies ne représentent pas des possibilités alternatives, mais des étapes successives d’un chemin unique, ou même qu’elles puissent carrément être complémentaires. Il est évident par exemple que le développement fédéral du premier scénario (fédération européenne, africaine, etc.) pourrait ne pas être incompatible avec un développement confédéral triangulaire (Europe, Japon, USA) sur le plan économico-monétaire, ou même avec le renforcement d’instances monétaires mondiales.
Les possibilités sont nombreuses, et il serait de toute manière insensé de faire aujourd’hui un choix. Pour l’instant notre choix immédiat demeure celui de la fédération européenne. Mais poser le problème — et inviter au débat — nous semble important. Il existe aujourd’hui plusieurs forces — petites, certes, mais très importantes en tant que précurseurs de développements futurs majeurs — et beaucoup de ferments encore inconscients, qui agissent sur chacun des fronts que nous avons tenté de préciser, y compris celui du renforcement direct de l’ONU. Toutes ces forces et tous ces ferments travaillent, d’une manière ou d’une autre, dans la même grande direction de l’unification de l’humanité. Il est essentiel que, à travers un débat qui sera sans doute difficile, mais qui n’en est pas pour autant moins nécessaire, elles cherchent patiemment un terrain d’entente et donc la voie pour additionner leurs efforts en vue d’un unique résultat. Le Fédéraliste souhaite pouvoir contribuer efficacement au succès de cette entreprise.
 
Le Fédéraliste

 

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