IX année, 1967, Numéro 1, Page 1

  

 

Les Rencontres socialistes
et la décolonisation de la France
 
BERNARD LESFARGUES
 
 
Il se passe quelque chose de curieux en France. Depuis la fin du siècle dernier au moins, le régionalisme était au vu et au su de tous l'’apanage de la droite et même de la réaction. Une étude quelque peu attentive aurait vite fait de démontrer qu’une telle vision ne concordait pas toujours très exactement avec la réalité. Peu importe, et d’ailleurs le Fédéraliste reviendra bientôt sur ce problème. Ce qui compte, aujourd’hui, c’est de constater le changement impressionnant qui se produit dans les rangs de la gauche. Impressionnant par sa soudaineté, significatif par son ampleur et malheureusement aussi, remarquable par les résistances qu’il suscite…
Pour comprendre ce retournement et en mesurer la portée il convient de garder présent à l’esprit que, si le dogme sacrosaint de la République une et indivisible ne s’est pas vu remettre en cause, il n’en a pas moins reçu, depuis l’achèvement de la IIe guerre mondiale, une série de bons vieux coups qui l’ont tout de même considérablement vidé de substance. La politique économique tendant à la création d’un Marché commun, d’abord, et aussi les tentatives d’union politique — même si elles ont jusqu’à présent échoué — ont habitué l’opinion publique à l’idée que, un jour ou l’autre, un peu plus tôt ou beaucoup plus tard, qu’importe, l’Etat français serait amené à se dessaisir d’une partie de ses prérogatives et à les remettre à une autorité supranationale. Parallèlement, on en est venu à réclamer: à l’intérieur de l’Etat français des aménagements — contentons-nous pour l’instant de ce mot, si imprécis soit-il — qui devraient également aboutir à la remise par l’Etat aux communautés qui le composent (et qui restent à définir clairement) de prérogatives dont, au cours des siècles, il a privé les communautés, aujourd’hui défuntes, qui le composaient.
Jusqu’à ces derniers temps, ce combat pour les libertés collectives était mené sans l’ombre d’un espoir, sans l’ombre du moindre bon sens non plus, par ceux qu’il est convenu d’appeler les nostalgiques du passé. C’était un combat plus sentimental que politique d’ailleurs, et que la civilisation technicienne enterrait dans le cimetière des illusions mort-nées. Mais voici que le combat renaît, avec d’autres postulats, d’autres moyens, d’autres buts, ayant subi une mutation vraiment extraordinaire : non plus tourné vers le maintien d’un passé plus rêvé qu’historique, mais vers la conquête d’un avenir où l’homme serait, non la victime, mais le héros de sa propre histoire.
Car l’homme est une victime lorsqu’il ne pèse d’aucun poids sur son destin, lorsqu’il doit s’en remettre aveuglément aux décisions que d’autres prennent à sa place, serait-ce toujours dans son bien, ce qui n’est évidemment pas le cas… Ces vérités premières qu’aucun démocrate ne contredira jamais, mais qui n’ont dans la démocratie française qu’une présence toute théorique, ne se seraient sans doute jamais inscrites au premier plan de l’actualité politique si l’économique n’avait permis de les redécouvrir par le biais de l’aménagement du territoire. Cet aménagement du territoire que le Courrier de la République a, avec un grand bonheur d’expression, appelé « une reconstruction démocratique de l’espace national ».[1]
On s’est vite rendu compte que l’aménagement du territoire ne pouvait aller sans une collaboration active des intéressés eux-mêmes, qu’il ne pouvait être mené à bien par les seuls services parisiens, et qu’il fallait en province une série de relais. Car il n’yen a pas : la commune est trop petite, quand elle n’est pas ridiculement microscopique; le département est trop petit ou trop grand, suivant les services qu’on attend de lui, et ses structures archaïques sont aux mains des conservateurs de tout poil, de gauche aussi bien que de droite, satisfaits de la prédominance des campagnes aussi bien que de la tutelle préfectorale. Passons sur les différents tâtonnements qui ont abouti aux 21 régions de programme, aux Dréfets de région, aux Commissions de développement économique régional, couramment désignées par le sigle CODER. Bref : la France est divisée — théoriquement — en régions, et ces régions disposent d’une sorte d’assemblée. Est-ce satisfaisant ?
Non! Ces régions sont trop nombreuses, parfois même ridiculement étriquées,[2] les CODER sont de simples assemblées consultatives (et mal consultées encore !), non élues,[3] dont le préfet de région est l’indiscutable patron. « En créant les CODER, a déclaré Mitterrand à Lyon,[4] le gouvernement a répondu à un besoin par du folklore ». Il serait difficile à un fédéraliste européen de ne pas souscrire à cette condamnation et de ne pas avoir, ce faisant, une pensée maligne à l’adresse de l’Assemblée parlementaire européenne.
Il faudra un jour étudier si ces mêmes nécessités économiques qui ont amené le pouvoir gaulliste à parler de régions ont amené la gauche à réviser son jacobinisme viscéral, tout au moins à en atténuer la virulence. Admettons que oui.[5] Quoi qu’il en soit, de la prise de conscience du sous-développement dans lequel s’enfonce une bonne partie de la France à la revendication de la mise sur pied de régions politiquement structurées, la distance a été franchie en un temps record. Ce qu’on disait et écrivait dans des groupes minoritaires comme le Comité Occitan d’Etudes et d’Action (C.O.E.A.) ou le Club breton des Bonnets Rouges, voilà qu’on le trouve assimilé, affirmé et remarquablement développé dans la brochure de la Rencontre socialiste de Grenoble, au titre hautement suggestif : Décoloniser la province. En 1962, dans ses Principes,[6] le C.O.E.A. osait parler de « colonialisme intérieur ».[7] Il suffit de lire l’introduction et la Ière partie de Décoloniser la province pour comprendre quel cheminement cette notion de « colonialisme intérieur » a fait dans des esprits qu’on avait crus longtemps imperméables à ce problème et à ces arguments. Plus que le diagnostic de la situation, d’ailleurs relativement aisé pour tout individu de bonne foi, ce qui frappe dans la brochure de la Rencontre socialiste de Grenoble, c’est l’analyse des conditions du développement régional : conditions économiques, techniques, institutionnelles. En voici l’introduction : « Il convient de ne pas se méprendre sur les mots. Autonomie veut dire non-dépendance. Il n’est pas là question de drapeaux ou de reconnaissance en droit international public. Il est en revanche question de savoir si l’on peut donner à ce pays une structure démocratique, c’est-à-dire une structure où chaque Français éprouve le sentiment que, dans la portion du pays où il a établi son foyer, une autorité connue et accessible a pour responsabilité exclusive d’assurer les conditions nécessaires au bon déroulement de son avenir et de celui de ses enfants : emploi, logement, encadrement administratif et scolaire, avec la participation de tous ».[8]
Il est évident que les fédéralistes sont sensibles à un tel langage; surtout lorsqu’il apparaît que les conséquences inévitables en sont clairement comprises et jamais éludées : comme par exemple en ce qui concerne la suppression de la tutelle préfectorale,[9] l’enseignement des langues régionales,[10] les finances locales,[11] ces points n’étant mis en relief par nous que pour souligner combien on a su rompre avec de vieilles méfiances, aller résolument de l’avant.
La Rencontre socialiste de Grenoble a été suivie d’autres manifestations réalisées dans le même esprit à Oullins, près de Lyon, et à Saint-Brieuc : les résolutions qui y ont été adoptées ne laissent subsister aucun doute quant à la conversion d’une partie de la gauche française à des idées qui, il y a peu encore, lui paraissaient non seulement étrangères, mais dangereuses. Un long chemin reste pourtant à parcourir, et il n’est pas acquis à ce jour que la Nouvelle Gauche aura le courage de le parcourir. Nous avons pu en prendre conscience personnellement à la Rencontre Socialiste de Marseille, qui a précisément été très en retrait sur celles de Lyon et de Saint-Brieuc. On pouvait y entendre, en commission, des syndicalistes défendre la CODER avec beaucoup de candeur et de bonne foi « parce que les services préfectoraux communiquent des informations précieuses »; des hommes de gauche se refuser à envisager une assemblée régionale élue au suffrage universel et, c’est logique, accepter de gaîté de cœur le préfet et sa tutelle. En assemblée générale, un membre du C.O.E.A. souleva des tollés en demandant si c’est « la nation qui doit primer ou le développement des hommes dans leur milieu naturel ? ».[12] Or ceux-là mêmes qui protestaient trouvaient normal que Michel Rocard, le rapporteur, insistât sur le fait que le socialisme prime la région; que ce qui compte, fondamentalement, c’est l’homme, et non pas tel espace géographique déterminé. Mais attention : si le respect de l’homme et la satisfaction de tous ses besoins passe par la mise en question de l’Etat-nation et, peut-être, par sa suppression tout court, il est évident alors que beaucoup de ces hommes de gauche ne marcheront plus. Ils comprennent, oui, mais ne vont pas jusqu’à admettre les conséquences de ce qu’ils ont compris.
Et ce qui frappe par son étrange absence, dans cette brochure Décoloniser la province ainsi qu’aux Rencontres socialistes, c’est l’Europe. Il est évident que la plupart des membres de la Nouvelle Gauche ont de la peine à concevoir un autre cadre (ou d’autres cadres) que le national, et par conséquent à passer d’une opposition de régime à une opposition de communauté. Ils n’ont pas admis que l’ébranlement des structures de l’Etat capitaliste ne peut se produire que par un double choc interne et externe,[13] que la construction du socialisme et de la démocratie vont de pair avec l’édification de l’Europe, mais évidemment pas de n’importe quelle Europe : nous parlons bien entendu d’une Europe fédérale. Ce sont là des choses que les lecteurs de cette revue savent depuis assez longtemps pour qu’on veuille bien nous dispenser de les rabâcher.
Une autre remarque s’impose concernant le refus de la Nouvelle Gauche languedocienne et provençale de déboucher sur la région. Dans le cadre rhônalpin la vie économique est assez forte pour que la centralisation y apparaisse généralement comme abusive et que l’on y éprouve le désir de la secouer : la nécessité de créer des structures régionales autonomes y semble donc assez naturelle. En Bretagne, l’abandon scandaleux dans lequel cette terre est laissée, l’exploitation rigoureusement colonialiste à laquelle elle est livrée, aboutit aussi à faire prendre conscience à beaucoup de ce qu’il faudrait entreprendre pour sortir de cette situation. En Provence et en Languedoc, par contre, l’aliénation est si profonde qu’on ne la perçoit généralement même plus.
Il est bien évident que la région, même dotée des institutions les meilleures, n’est qu’un instrument. Elle est ce que les hommes en font. Ce qu’ils veulent en faire. Cela suppose au départ de la volonté, essentiellement la volonté de prendre en mains son propre destin. Il est plus facile, bien entendu, de s’en remettre à un préfet, à un gouvernement central qu’on peut d’autant plus aisément critiquer qu’il est lointain… mais qui distribue la manne. Parcimonieusement, sans doute, mais il la distribue. Et quand, génération après génération, on a habitué des hommes à tendre la main, quand ce n’est pas le derrière, il ne faut pas-s’étonner qu’il leur soit très difficile, presque impossible, de réclamer leur dû, à commencer par ce droit élémentaire d’être maîtres chez eux et maîtres de leur destin.
La Nouvelle Gauche a engagé un combat sérieux, sur un bon terrain. Elle gagnera si elle ne recule pas devant les conséquences auxquelles l’entraîne tout droit l’analyse que certains de ses responsables ont si bien su faire. Quant aux fédéralistes, ils seraient stupides de ne pas se lancer à corps perdu dans cette bataille pour laquelle ils sont mieux préparés que quiconque.


[1] Courrier da la République, n. 38-39, mars-avril 1966.
[2] « Les vingt et une régions actuelles ne répondent à aucune doctrine véritable. Dans ce qu’on appelle la France lotharingienne, à l’est d’une ligne Paris-Lyon, elles couvrent généralement des territoires riches et peuplés et répondent parfois assez bien aux critères européens. La région Rhône-Alpes, avec Lyon, encadré par Saint-Etienne et Grenoble, en est un bon exemple; on pourra contester certaines limites tracées arbitrairement à Paris, mais on ne peut nier qu’il s’agisse là d’une unité viable et équilibrée. Par contre, les regroupements et parfois les remembrements à étudier se situent, presque tous dans la partie ouest et sud du pays, dans cette France pauvre que le régionalisme fonctionnel se propose justement de ranimer. Or, cet objectif sera souvent plus facile à atteindre dans des unités de meilleures dimensions qui ne seront pas découpées arbitrairement tout en restant à l’échelle humaine ». Courrier de la République, id. p. 4.
[3] Chaque CODER est composée :
— pour moitié, de représentants des activités professionnelles et syndicales,
— pour un quart au moins, de représentants des collectivités locales (désignés par les Conseils généraux),
— pour un quart au plus, de « personnalités compétentes » désignées par le Premier Ministre.
Nous empruntons ces précisions à Régionaliser la France, brochure éditée en 1965 par le Centre régional Rhône-Alpes de « La Fédération ».
[4] Voir le Monde du 20 décembre 1966.
[5] On trouve d’intéressants éléments de réponse dans Décoloniser la province, brochure introductive à la Rencontre socialiste de Grenoble; par exemple p. 30 :
« Si le problème de la vie régionale, de la décolonisation de la province, se trouve aujourd’hui posé avec tant d’acuité en France, on ne le doit pas à la résurgence de traditions provincialistes. Il s’agit au contraire d’une prise de conscience très récente, née des difficultés de l’emploi dans la plupart des régions de France, en même temps que d’un besoin de plus en plus vif de démocratie et de participation ».
Et p. 31 :
« C’est donc un réflexe logique et salutaire chez les nouvelles élites de ce pays… que de chercher à remédier à cette situation en exerçant sur le système une pression plus directe que celle du bulletin de vote. Les hommes qui portent l’avenir économique, social, culturel et politique du pays veulent aujourd’hui administrer et pas seulement élire, contrôler et pas seulement exécuter, connaître et pas seulement subir, choisir et pas seulement ratifier.
Cette volonté démocratique ne peut en aucune manière cheminer à travers les institutions officielles de gouvernement que sont l’administration et les partis politiques. Elle ne peut trouver comme points d’appui résistant encore que les organisations syndicales et les collectivités locales ».
[6] Réédités en décembre 1966, à Nîmes, sous le titre : Principes d’une action régionale progressiste.
[7] Op. cit., p. 6 et 7 : le sous-développement « est la conséquence d’une colonisation. Nous affirmons qu’en effet la situation des régions occitanes offre de grandes similitudes avec la situation coloniale ». Il faudrait pouvoir citer ces deux pages en entier, et nous nous permettons d’y renvoyer nos lecteurs.
[8] Décoloniser la province, p. 19.
[9] « Pour que les décisions puissent être prises sur place, il est nécessaire que le risque qu’elles comportent soit assumé sur place. A cet égard, le rôle de la tutelle administrative est moins celui d’un contrôle que celui d’un parapluie. L’autorité du préfet est en fait une couverture commode pour l’apathie locale. La renaissance du dynamisme régional suppose la disparition de cet alibi. Il faut supprimer la tutelle et surtout le préfet, institution dont l’équivalent n’existe dans aucun des pays avec lesquels nous prétendons rivaliser économiquement ». Op. cit., p. 23 et 24.
[10] « La France est avec l’Espagne, et au contraire de la Suisse, de la Grande-Bretagne, de la Yougoslavie, etc… l’un des très rares pays à refuser même à titre facultatif la reconnaissance de ses langues régionales par l’enseignement officiel. Or il s’agit seulement d’une mesure modeste, au demeurant demandée déjà par neuf propositions de loi déposées depuis 1958 ». Op. cit., p. 26.
[11] Nous renvoyons nos lecteurs aux pages 38 et 39 de Décoloniser la province.
[12] Compte-rendu de la Rencontre socialiste de Marseille dans le Monde du 20 décembre 1966.
[13] Le C.O.E.A., dans ses principes, a vu le lien entre Europe et région :
« L’Europe est à la fois notre espoir, puisqu’elle s’allie théoriquement à nous dans le combat contre l’Etat omnipotent, le cadre neuf de notre-action, et la plus grande menace : nous voyons bien que l’Europe… ne fait que redoubler le phénomène de colonialisme dont nous souffrons… Le mouvement qui fait l’Europe est certainement irréversible. La région doit utiliser ce cadre pour se libérer, exactement comme elle utilise le cadre de l’Etat démocratique libéral ».
Par delà l’adhésion à l’Europe, ces quelques lignes mettent en évidence un problème, celui du renforcement du colonialisme interne par le Marché commun, dont il faudra bien que nous nous occupions un jour.

 

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