IX année, 1967, Numéro 2-3, Page 69

 

 

Bipartisme et multipartisme
en Europe
 
FRANCESCO ROSSOLILLO
 
 
D’un point de vue formel, la façon dont fonctionnent les institutions parlementaires et les rapports entre Parlement et gouvernement sont dans une large mesure identiques dans les trois principaux Etats du continent européen (France, Allemagne et Italie) et en Grande-Bretagne, depuis que dans ces Etats on a imposé le principe de la responsabilité du cabinet devant les Chambres, et en faisant abstraction, bien entendu, des parenthèses fascistes. Aussi bien dans les premiers que chez la seconde, le gouvernement est en effet l’expression du Parlement et doit jouir, pour demeurer en place, de l’appui de ce même Parlement (et dans certains cas, comme dans la Ve République française et la République de Weimar, le gouvernement, responsable devant le Parlement, l’est aussi devant le chef de l’Etat).
Mais on sait bien que malgré l’identité formelle, ou de toutes façons le peu de différences entre les deux types constitutionnels, ces derniers fonctionnent en fait d’une manière profondément différente, et que le motif fondamental de cette diversité réside dans la différence de nature des systèmes de partis. La Grande-Bretagne représente le cas classique du système bipartisan, les principaux Etats continentaux[1] celui du système multipartisan.
Cette différence de nature entre les systèmes de partis a des conséquences innombrables ; nous nous limiterons à en considérer d’abord deux qui, à notre avis, sont les plus notables : celles qui concernent le fonctionnement du gouvernement et les rapports entre les citoyens et le pouvoir.
 
Instabilité et inefficacité du Gouvernement en régime multipartisan
Le système des partis conditionne la formation du gouvernement. Dans un système bipartisan comme le système anglais, dans lequel n’existent que deux partis principaux (plus un troisième, le parti libéral, qui ne joue aucun rôle déterminant), il y a toujours un parti qui obtient la majorité absolue des sièges au Parlement. Le gouvernement est donc toujours formé par des députés d’un seul parti, et ne s’appuie au Parlement que sur un seul parti. L’autre parti joue un rôle d’opposition, critiquant la politique du gouvernement et se préparant à assumer les responsabilités du pouvoir pour le cas où une élection ultérieure lui apporterait la majorité des sièges au Parlement.
Il n’en va pas de même dans un système multipartisan, comme dans les pays continentaux. Ici, en général, aucun parti n’obtient la majorité absolue des sièges au Parlement, et par conséquent aucun parti n’est en mesure de former seul un gouvernement qui puisse durer. Le gouvernement est formé par des coalitions de partis qui s’accordent sur un programme commun et décident de la composition du gouvernement en fonction de leur force respective au Parlement.
Il est évident que des gouvernements ainsi formés fonctionneront de façon totalement différente. En effet :
1) Les gouvernements formés dans un système bipartisan sont caractérisés par une grande stabilité. Ils durent généralement pendant toute la législature. Au contraire, les gouvernements formés dans un système multipartisan sont fortement instables. Les gouvernements de la Quatrième République ont eu une durée moyenne de huit mois ; ceux de l’Italie républicaine d’un peu plus d’un an. Il est évident qu’il s’agit d’une durée largement insuffisante pour lancer un quelconque programme cohérent de gouvernement.
Les raisons de cette disparité sont claires. Dans un régime bipartisan le gouvernement est soutenu au Parlement par un parti fortement discipliné[2] qui dispose de la majorité des sièges. Il ne court donc pas le risque d’être mis en minorité. Dans un régime multipartisan, le gouvernement est soutenu par une coalition hétérogène qui s’appuie sur des compromis ardus et fragiles. Il suffit qu’un parti de la coalition soit mécontent de la politique du gouvernement et qu’il abandonne l’alliance pour que le gouvernement lui-même perde la majorité au Parlement et soit en crise.
2) Les gouvernements formés en système bipartisan sont à même de mener une politique cohérente et efficace ; les gouvernements formés en système multipartisan sont inefficaces et frappés d’immobilisme. On peut citer ici aussi, sans vouloir entrer dans les détails, l’histoire de la Quatrième République française, de la République de Weimar et de l’Italie républicaine. Les raisons de cette différence sont celles-là mêmes que nous avons citées en 1). Dans un système bipartisan le gouvernement réalise le programme d’un seul parti, et il a toute liberté pour le faire puisqu’il est sûr de l’appui du Parlement. Dans un système multipartisan, le « programme » du gouvernement est le résultat d’un compromis entre des programmes différents de partis aux tendances divergentes et souvent opposées. Il ne peut donc être qu’anodin, contradictoire et voué à l’immobilisme.
En outre, dans les cas rarissimes comme celui de Mendès-France en France, où le gouvernement essaye de se libérer des entraves dans lesquelles il se trouve maintenu par le pacte même qui l’a créé, les secrétariats des partis se chargent immédiatement de le rappeler à l’ordre, voire de le faire tomber.
C’est cette situation qui est la cause de ce que les présidents du Conseil dans les gouvernements de coalition sont le plus souvent des figures pâles, non pas des chefs mais des diplomates. Dans un système bipartisan, on juge un homme politique sur sa capacité à guider le pays, en réalisant un programme de gouvernement. Le Premier doit donc être un authentique leader. Dans un système multipartisan, au contraire, la tâche principale, parce que déterminant toutes les autres, du chef du gouvernement, consiste à maintenir unie la coalition en évitant d’agir dans un sens qui puisse mécontenter l’une quelconque de ses composantes. Il doit savoir composer entre les pressions opposées qui proviennent des ailes de la coalition. Il doit être un habile diplomate, mais ne doit pas être énergique : l’énergie serait chez lui un défaut en face des coalitions susceptibles qu’il a à gouverner. Il doit posséder l’art de ne pas agir.
Instabilité et inefficacité du gouvernement ont donc été, dans l’histoire du parlementarisme moderne, les deux caractéristiques essentielles des systèmes multipartisans de France, d’Allemagne et d’Italie. Il s’agit de deux caractéristiques qui ont joué un rôle néfaste dans l’histoire des trois Etats principaux du continent. En effet, chaque fois que des situations de crise intérieure ou internationale grave ont rendu indispensable la présence d’un gouvernement stable et efficace, le pays n’a pu avoir d’autre recours que de se défaire de la démocratie et de faire appel à un homme fort, qui gouverne selon des procédés autoritaires. C’est ainsi que naquirent les régimes fascistes et nazistes. C’est ainsi que naquit, bien que dans un contexte infiniment plus policé et libéral, le régime gaulliste. L’histoire récente des principaux Etats du continent européen a vu un mouvement pendulaire entre des régimes démocratiques inefficaces et immobilistes, et des régimes autoritaires qui ont fait payer cher aux européens l’efficacité et la stabilité. Energie dans l’action de gouvernement et liberté sont deux objectifs qui sur le continent ne peuvent être atteints ensemble.
Au contraire l’histoire récente de la Grande-Bretagne n’a jamais vu le régime démocratique en péril, et, dans le même temps, le système a su produire des leaders d’une grande énergie, qui ont réalisé sans détours d’ambitieux programmes de gouvernement.
 
Les rapports entre les citoyens et le pouvoir
en régime multipartisan
Le mode de formation du gouvernement influence également les rapports entre l’Etat et les citoyens. Dans un système bipartisan, le parti qui est au gouvernement est directement responsable, devant l’électorat, de l’exécution du programme sur lequel il s’est fait élire. Ses électeurs, au terme de la législature, jugent l’œuvre du parti au pouvoir. S’ils sont satisfaits de la façon dont il a exercé le pouvoir, ils le récompensent en lui accordant à nouveau leurs voix. S’ils ne sont pas satisfaits, ils le sanctionnent en votant pour le parti d’opposition. Le jeu démocratique se déroule donc clairement : les partis sont responsables devant l’électorat et sont pour cette raison contraints de se doter d’un programme politique qui puisse être réalisé ; les électeurs se sentent intégrés dans le système parce qu’ils savent qu’ils peuvent, par leur comportement électoral, conditionner la politique du gouvernement.
Les choses se passent tout autrement dans un système multipartisan. Là, les différents partis qui contribuent à la formation du gouvernement ne sont jamais responsables devant l’électorat, parce que tous savent a priori que leur programme ne pourra pas être réalisé puisque le programme du gouvernement ne coïncidera jamais avec le programme d’un parti isolé, mais sera la résultante, contradictoire et vouée à l’immobilisme, du compromis entre les différents partis de la coalition. Au terme de chaque législature il sera donc facile à chaque parti membre de la coalition gouvernementale de se décharger de la responsabilité de l’inefficacité du gouvernement sur les autres membres de la coalition, comme cela arrive quotidiennement aujourd’hui, par exemple, dans les rapports entre la démocratie chrétienne et le parti socialiste en Italie.
Il en résulte d’une part que les partis, qui ne supportent jamais la responsabilité de leur action, ne sont plus soumis à la nécessité de faire coïncider leurs déclarations avec leur action réelle, c’est-à-dire à la nécessité de formuler des programmes réalistes et réalisables ; cela explique leurs programmes mirabolants et aussi, en partie, le caractère fortement idéologique de la lutte politique en France, en Allemagne et en Italie. Il en résulte, d’autre part, que les citoyens, qui ne sont plus en mesure d’imputer des responsabilités précises, et qui voient que toute modification de leur comportement électoral laisse inchangée la coalition précédente ou peut tout au plus aboutir à la remplacer par une autre, non moins inefficace et immobiliste, puisque c’est encore une coalition, se sentent évincés du système et ont tendance à considérer le monde des politiciens avec méfiance, comme l’on considère un monde lointain, incompréhensible, gouverné par ses propres lois sur lesquelles le citoyen n’a pas prise. La conclusion que l’on peut tirer de cette analyse est que le fonctionnement des gouvernements en régime multipartisan n’est que faiblement démocratique.[3]
 
L’influence des systèmes électoraux
Il s’agit maintenant d’étudier les causes qui ont amené la multiplication des partis dans les Etats continentaux. Le facteur de multiplication le plus généralement admis comme fortement déterminant, c’est le système électoral adopté.[4] On sait qu’en Grande-Bretagne c’est le scrutin majoritaire à un tour qui est en vigueur, tandis que sur le continent ce sont, avec quelques variantes, les systèmes proportionnels et le scrutin majoritaire à deux tours, comme en France actuellement. Le scrutin majoritaire à un tour consiste à élire un seul député par circonscription, et les circonscriptions doivent par conséquent être très réduites. Est élu le député qui obtient la majorité relative des voix. Le système proportionnel consiste à envoyer au Parlement, sur la base de circonscriptions beaucoup plus grandes, un nombre de députés proportionnel pour chaque parti au nombre de voix que le parti en question a obtenues. Le scrutin majoritaire à deux tours consiste à élire un seul député par circonscription, comme dans le système majoritaire à un tour. Est immédiatement élu le candidat qui a obtenu la majorité absolue des voix. Si personne ne l’obtient, comme cela se produit généralement, on procède à un second tour de scrutin, à l’issue duquel est élu le candidat qui a obtenu la majorité relative.
Or, il est évident que le système majoritaire à un tour amène une simplification de l’éventail parlementaire, et deux mécanismes entrent en jeu ici. D’une part, les partis mineurs ont de très faibles chances, ou aucune chance, d’obtenir la majorité relative dans quelques circonscriptions. C’est ce que Duverger appelle le facteur mécanique. D’autre part, les électeurs eux-mêmes, sachant que seuls les partis principaux ont des chances d’envoyer des députés au Parlement, ont tendance à concentrer leurs voix sur eux. C’est ce que Duverger appelle le facteur psychologique. Avec le système majoritaire, les petits partis sont donc pénalisés et tout motif de les créer vient à disparaître. Les divisions factices sont éliminées et il ne reste que deux partis en lice : celui qui gouverne, celui qui est dans l’opposition.
Ces deux facteurs n’agissent évidemment pas dans le système proportionnel. Les petits partis sont avantagés et leur création favorisée : souvent un homme politique entreprenant peut trouver plus intéressant d’être le leader d’un nouveau petit parti que d’être un personnage de second plan dans un grand parti déjà existant. Mais les deux facteurs n’agissent pas non plus avec le scrutin majoritaire à deux tours. Dans celui-ci en effet, le second tour est caractérisé par l’établissement d’accords à l’échelon national entre des partis d’inspiration idéologique et d’orientation pratique semblables. Sur la base des voix obtenues au premier tour, chaque parti renonce en faveur d’un autre à représenter son candidat au second tour dans un certain nombre de circonscriptions, en échange des mêmes retraits dans d’autres collèges. De cette façon, même les petits partis peuvent donc envoyer des députés au Parlement et une représentation proportionnelle est grosso modo rétablie.
 
Limites de l’influence des systèmes électoraux : les divisions profondes de l’opinion publique
Ces considérations permettent de comprendre que le système électoral joue en effet un rôle dans la détermination du nombre des partis présents sur un échiquier parlementaire. Mais le problème ne peut pas pour autant être considéré comme résolu, il n’est que déplacé. Il reste en effet à comprendre pourquoi les principaux Etats du continent européen n’ont jamais introduit le système majoritaire à un tour qui simplifie le jeu politique et permet la création de gouvernements efficaces et démocratiques, au lieu d’introduire et de maintenir les systèmes actuellement en vigueur qui compliquent au contraire le jeu politique et amènent des gouvernements inefficaces et sans contact avec les citoyens.
C’est qu’il ne fait aucun doute que le système majoritaire à un tour ne peut fonctionner, ni produire ses effets bienfaisants que s’il s’applique à une société homogène, dans laquelle l’immense majorité des citoyens, quelles que soient leurs divergences d’opinion sur la meilleure politique à suivre, est d’accord sur les principes fondamentaux sur lesquels se base le système politique, sur les règles du jeu.
Là où cet accord fondamental n’existe pas et où la société est parcourue de divisions profondes et inconciliables qui concernent les bases mêmes du système, le scrutin majoritaire à un tour, en pénalisant gravement, sur le plan de la représentation, de vastes secteurs de l’électorat qui ne peuvent absolument pas s’intégrer, même en position critique, dans un autre parti, accentuerait dangereusement les tensions existantes, favoriserait le recours à des méthodes extra-parlementaires d’action politique, créerait en définitive des situations révolutionnaires.[5]
De ce point de vue, il semble que l’on puisse conclure qu’une profonde différence a toujours distingué la société britannique des sociétés française, allemande et italienne. Tout au long de l’histoire des institutions de la démocratie représentative, la société anglaise a été divisée essentiellement en deux familles politiques, dont la thématique et les bases sociales se sont modifiées avec le temps, mais qui, de toute façon, ont toujours coïncidé avec les pôles droite-gauche, progrès-conservation, et dont les dissensions ont toujours concerné les seuls choix de gouvernement et non les bases mêmes du régime.[6] C’est d’ailleurs là, semble-t-il, la situation normale de l’opinion publique, la division qui se produit lorsque ne se manifestent pas des facteurs de perturbation, tant il est vrai que le schéma droite-gauche, progrès-conservation, est communément employé sur le continent aussi pour interpréter les faits politiques.[7]
Mais dans les sociétés française, allemande et italienne, les familles politiques ont toujours été plus nombreuses. Avant tout, la ligne de partage qui sépare la droite de la gauche est coupée par une autre ligne de partage, encore plus profonde, qui sépare les modérés des extrémistes, c’est-à-dire ceux qui veulent conserver le régime en vigueur de ceux qui veulent le renverser. Cette division de l’opinion publique crée ainsi un espace pour quatre types de partis : partis de régime (modérés) de gauche ; partis de régime (modérés) de droite ; partis révolutionnaires (extrémistes) de gauche ; partis totalitaires (extrémistes) de droite.[8] Le rôle de parti révolutionnaire de gauche a été joué successivement par les libéraux, les radicaux, les socialistes et les communistes. Celui de parti totalitaire de droite par les royalistes-absolutistes, les nationalistes, les fascistes.
Ce n’est pas là la seule division politique que l’on rencontre dans les principaux pays du continent et qui est absente en Grande-Bretagne, mais elle est de loin la plus importante et la plus constante. Il existe d’autres divisions, d’une nature plus épisodique et occasionnelle, qui ont trouvé dans les systèmes continentaux, à certaines époques, une expression dans des partis politiques distincts, tandis qu’elles n’ont jamais eu aucune importance politique en Grande-Bretagne. Il suffira de citer les divisions entre protestants et catholiques, ou entre laïques et catholiques, qui ont été à l’origine, sur le continent, de partis comme le Zentrum, le parti populaire, le M.R.P., la démocratie chrétienne ; et les divisions nationales qui, surtout dans l’entre-deux-guerres, ont produit, dans certains Etats du continent, une incroyable multiplication des partis, et qui, aujourd’hui encore, donnent lieu à la formation de partis autonomes qui représentent des minorités ethniques, comme la Südtiroler Volkspartei en Italie. En Grande-Bretagne, ces divisions, qui existent pourtant au niveau de la société, n’ont jamais trouvé d’expression politique, à la seule exception du Parti Irlandais, qui a eu un rôle important à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.[9]
 
Le centrisme des gouvernements et l’opposition rigide entre
partis permanents de gouvernement et partis permanents d’opposition
Mais en Italie, en France et en Allemagne (avec l’exception, que nous verrons plus tard, de l’actuelle République fédérale) l’horizon politique a toujours été beaucoup plus complexe que ne le motiveraient les seules grandes divisions de l’opinion publique que nous avons identifiées plus haut. Le facteur responsable de cette multiplication des partis est, à notre avis, la fracture entre modérés et extrémistes, qui conditionne toute la vie politique sur le continent. Etudions comment.
A certains moments critiques de la vie de l’Etat, lorsque le pouvoir est en crise, les contrastes politiques s’exaspèrent, et les formations extrémistes prévalent sur les formations modérées. Ce sont les moments de désordre, pendant lesquels toute la structure de l’Etat est violemment secouée par des soubresauts révolutionnaires.
Mais ce sont là des moments exceptionnels. Dans une situation normale, la partie modérée du pays prévaut sur la partie extrémiste. Eh bien, ce qui caractérise spécifiquement les gouvernements continentaux, c’est le fait qu’ils sont soutenus par le cartel de tous les modérés, c’est-à-dire qu’ils ont un caractère centriste.[10]
Les gouvernements de France, d’Allemagne et d’Italie n’ont en général pas été, ni ne sont formés par des coalitions de tous les partis de gauche ou de droite, mais par des coalitions composites, formées à la fois de partis modérés de droite et de gauche, à l’exception des partis extrémistes. Cela vient de ce que la faille qui sépare les partis intégrés dans le système de ceux qui sont opposés au système est beaucoup plus profonde que celle qui divise la droite de la gauche ; le désaccord sur le régime est bien plus radical que le désaccord sur l’orientation politique, parce que le choix du régime est préalable à tout autre. D’autre part, aucun parti modéré n’est généralement en mesure de gouverner seul, parce que l’existence des partis extrémistes interdit à un seul parti modéré d’obtenir la majorité absolue au Parlement. La seule possibilité de former un gouvernement réside donc dans l’alliance entre partis modérés, aussi bien de droite que de gauche, contre les partis extrémistes.
Le centrisme n’est pas, comme le croit Duverger, une caractéristique exclusive de l’histoire parlementaire française. Dans l’Italie préfasciste, sous le nom de « transformisme », on désignait justement le caractère centriste des gouvernements. L’Allemagne de Weimar a été dirigée, jusqu’aux années de la crise qui a conduit au nazisme, par des coalitions dont les piliers étaient les partis du centre, c’est à dire le Zentrum et la Deutsche Demokratische Partei, et dont les ailes étaient, alternativement ou en même temps, le parti de centre droite et celui de centre gauche, c’est-à-dire la Deutsche Volkspartei et le parti social-démocrate. La République fédérale d’Allemagne actuelle a vu se réaliser, après qu’elle eût virtuellement fonctionné pendant des années, la coalition entre la C.D.U. et la S.P.D. Les gouvernements italiens de l’après-guerre ont reposé sur diverses formules centristes, parmi lesquelles les plus durables ont été le « Quadripartito » et le Centre-Gauche.
On a observé à ce propos qu’en dernière analyse même en Grande-Bretagne les gouvernements finissent par avoir une orientation centriste. Dans un système bipartisan, le poids des électeurs modérés est bien supérieur à celui des électeurs extrémistes. Ce sont les premiers, en effet, qui, en déplaçant leurs voix d’un parti à l’autre lors des élections, décident en fin de compte de la couleur du gouvernement. Les électeurs extrémistes, au contraire, même s’ils trouvent la politique de leur parti trop modérée, n’ont aucune alternative car le parti conservateur demeure le plus à droite des partis anglais, et le parti travailliste le plus à gauche. Cette situation se répercute inévitablement sur la composition de la représentation parlementaire des partis anglais, sur l’importance relative de leurs courants dans les congrès, sur la politique du gouvernement qui visera, en suivant une ligne modérée, à maintenir dans le parti ses électeurs marginaux et à attirer les électeurs marginaux du parti adverse.
Mais ceci n’empêche pas qu’il y a une profonde différence entre le « centrisme » des gouvernements anglais et celui des gouvernements continentaux. En Grande-Bretagne le gouvernement repose toujours sur un parti qui recouvre la totalité de la droite ou de la gauche, et qui, par conséquent, intègre les éléments extrémistes, même s’il ne leur permet d’exercer qu’une influence plus faible que celle des éléments modérés. En Grande-Bretagne, on ne pourra donc jamais parler de gouvernements de centre, mais tout au plus de centre-droite ou de centre-gauche, modérés certes, mais clairement orientés.
Au contraire, sur le continent, les modérés de droite et les modérés de gauche doivent s’allier pour former le gouvernement, tandis que les extrêmes en restent totalement exclus. Les gouvernements qui en résultent sont donc immobilistes à un double titre : d’un côté parce qu’ils sont le résultat d’un compromis entre des orientations politiques divergentes, de l’autre parce qu’ils sont soustraits au stimulant que constitue la présence d’extrémistes au sein du gouvernement même et dans le parti de gouvernement.
Sur la base de ces éléments, il devient possible de comprendre une des caractéristiques fondamentales des systèmes politiques continentaux qui est à la source de la multiplication des partis qui se produit en leur sein.
Tandis que dans un régime bipartisan le parti au gouvernement est en effet maintenu sous la menace constante d’être mis en échec aux élections et d’être remplacé au gouvernail de l’Etat par le parti d’opposition, dans un régime multipartisan, à cause de la supériorité numérique de structure des modérés sur les extrémistes — en situation normale —, tend à se dessiner une opposition entre partis en permanence au pouvoir et partis en permanence dans l’opposition, ce qui a de graves conséquences sur toute la vie politique du pays. Les partis de gouvernement, incontrôlés et à l’abri du danger d’être pénalisés aux élections, puisque leur présence est suffisante pour maintenir le système, n’ont aucun stimulant pour l’action et ont tendance à se reposer paresseusement sur leurs inattaquables positions de pouvoir.[11] D’autre part, les partis extrémistes, sans aucune perspective d’arriver au gouvernement et éloignés de toute responsabilité politique, sont de plus en plus repoussés par le système sur des positions de protestation stérile et d’utopisme révolutionnaire. Entre gouvernement et opposition se creuse un fossé encore plus profond qui durcit et rend stérile toute la vie politique du pays, et accentue son caractère idéologique et non pragmatique. Le problème de fond de la vie politique devient celui de la défense du régime, et les choix de gouvernement passent au second plan.[12]
 
Le fractionnement des partis d’extrême gauche
D’ailleurs, surtout dans des périodes de stabilité politique et de progrès social, la rigide et pesante opposition entre partis permanents de gouvernement et partis permanents d’opposition produit des tensions et des insatisfactions à l’intérieur des premiers aussi bien que des seconds, minant leur cohérence. C’est dans ces tensions qu’il faut rechercher la cause des scissions périodiques qui ont été la cause fondamentale de la multiplication des partis sur le continent.
L’histoire des partis, aussi bien sur le continent qu’en Grande-Bretagne, reflète l’histoire de sociétés en rapide et incessante évolution, sous la poussée de la révolution industrielle. Au cours de la première partie du XIXe siècle, l’ancien ordre aristocratique et féodal a été progressivement remplacé par l’ordre libéral ; au cours de la seconde moitié du siècle et de la première moitié du suivant les revendications du prolétariat ont été graduellement acceptées par l’ordre libéral. Cette évolution a eu un cours plus échelonné en Grande-Bretagne, plus accompagné de soubresauts sur le continent où elle a été marquée par des explosions révolutionnaires et des convulsions réactionnaires, mais dans les deux zones elle a été ininterrompue.
Ce qui a profondément différé en Grande-Bretagne et sur le continent, c’est la manière dont l’éventail des partis a réagi à l’évolution de la société. En Grande-Bretagne, le système bipartisan n’en est pas fondamentalement altéré. Les nouvelles requêtes qui se manifestent dans la société sont à chaque fois reprises par le parti progressiste. Quand elles se sont affirmées, elles entrent dans la thématique du parti conservateur. Les deux partis s’adaptent ainsi aux nouvelles conditions sans secousses et sans transformation du système. Seul le tournant crucial de la récente histoire sociale, trop radical pour être absorbé par le système antérieur des partis anglais, a pu, pendant quelques temps, rompre le bipartisme. Mais la façon dont ce dernier s’est rétabli est d’autant plus significative de la souplesse du système des partis et de l’opinion publique britannique.
Dans la première phase de la révolution industrielle, comme on l’a vu, le conflit fondamental sur lequel était centrée la politique anglaise était celui qui existait entre les intérêts de l’aristocratie foncière, qui voyait son pouvoir menacé par la révolution industrielle, et ceux de la bourgeoisie, qui en était la protagoniste. Ces deux intérêts s’exprimaient respectivement par le parti conservateur et par le parti libéral. La seconde phase de la révolution industrielle voit l’aristocratie foncière s’adapter pleinement à la révolution industrielle : la bourgeoisie a vaincu et n’a plus rien à revendiquer. Le conflit de fond qui divise la société anglaise devient celui entre la bourgeoisie et le prolétariat. Quand ce dernier s’organise politiquement, le parti qui en résulte, le parti travailliste, assume automatiquement le rôle de parti progressiste, en remplacement du parti libéral. La bourgeoisie est inévitablement repoussée sur des positions conservatrices.
La raison d’être du parti libéral en arrive ainsi progressivement à disparaître. La plus grande partie de la bourgeoisie, désormais conservatrice, et dont les intérêts convergent désormais avec ceux de l’aristocratie, se sent mieux défendue par un parti franchement conservateur, c’est-à-dire justement le parti conservateur. La partie progressiste de la petite bourgeoisie voit clairement que l’élan novateur du parti travailliste est bien supérieur à celui du parti libéral, et tend à faire affluer ses voix vers le premier. Le parti libéral décline jusqu’à presque disparaître, et le bipartisme, brisé pendant quelques législatures, se reconstitue.[13] Les choses se passent bien différemment sur le continent. Là, les partis qui se posent en défenseurs des nouvelles requêtes apparaissant dans la société assument un rôle d’opposition de régime de gauche,[14] tenu successivement, en France, en Allemagne et en Italie, par les libéraux, les radicaux, les socialistes et les communistes. La lutte politique prend donc une allure beaucoup plus radicale qu’en Grande-Bretagne, à cause de l’opposition rigide entre partis permanents de gouvernement et partis permanents d’opposition.
Mais l’évolution continue de la société met constamment en cause ce schéma trop rigide. Sur le continent aussi, habituellement, lorsque l’opposition fondamentale aristocratie-bourgeoisie a été remplacée par l’opposition bourgeoisie-prolétariat, ont surgi à l’extrême-gauche des formations politiques nouvelles — les partis socialistes — qui ont repoussé vers la droite libéraux et radicaux qui représentaient des intérêts devenus désormais conservateurs. Ce n’a cependant pas été là le seul cas où l’éventail des partis a été modifié. Même dans des périodes relativement normales, le péril d’un effritement de l’extrême-gauche a en effet toujours été présent. Il découle justement de l’évolution ininterrompue de la société. Les années passant, une partie des réformes demandées par les groupes extrémistes entre peu à peu dans les faits. A cela s’ajoutent d’autres facteurs d’intégration sociale, comme le danger national en cas de guerre, qui jouent dans le même sens. Il arrive ainsi que, sauf dans des périodes de forte tension, les partis d’opposition de gauche sont constamment déchirés intérieurement. Une partie de leurs cadres et de leur électorat sent le dogmatisme et la stérilité de l’opposition de régime comme insupportables à la lumière des nouvelles conditions, glisse vers les modérés et demande au parti une politique moins rigide et plus constructive. Une autre partie, sachant que l’entrée dans le système signifie en fait la renonciation aux aspirations initiales du parti à un renouvellement total de la société et de l’Etat, reste attachée au maximalisme et continue sa lutte à fond contre le régime. Ces tensions internes ont produit historiquement d’innombrables scissions au sein de l’extrême-gauche, certaines transitoires, d’autres permanentes, comme celles qui se sont produites entre libéraux et radicaux, socialistes et communistes. Elles se produisent en général quand les tendances réformistes deviennent majoritaires à l’intérieur du parti d’extrême-gauche. L’aile gauche abandonne alors le parti ou en est expulsée. Il s’agit en général, au début, de petits noyaux que, par la suite, l’apparition de nouvelles tensions et la logique même du système tendent à renforcer et à grossir.
La naissance de nouveaux partis d’opposition au régime n’aurait d’ailleurs aucune portée si les partis qui glissent ou qui sont poussés à l’intérieur du système étaient absorbés par des partis modérés préexistants, comme cela s’est produit en Grande-Bretagne avec le parti libéral. Mais, sur le continent, les choses se passent d’une façon différente.
La logique du système multipartisan est en effet telle que le parti qui perd ainsi son rôle primitif d’opposition de régime de gauche n’est pas absorbé par d’autres partis, mais reste dans le jeu politique. Les raisons de ce phénomène sont claires. Les partis d’opposition de régime ne mettent pas seulement en discussion les choix de gouvernement, mais aussi les institutions politiques par lesquelles le pays est gouverné. Ils développent une véritable vision du monde et une phraséologie en contraste absolu avec celles des autres partis, à l’égard desquels ils mènent une polémique exaspérée. Lorsque l’évolution de la société et celle, consécutive, des institutions elles-mêmes, poussent le parti à l’intérieur du système, la vieille infrastructure idéologique, la vieille phraséologie et les vieilles polémiques ne sont pas pour autant abandonnées du même coup ; le parti doit compter avec son électorat, qui s’identifie profondément avec sa Weltanschauung, et qui ne tolérerait pas qu’elle soit brutalement modifié. Le caractère idéologique de la lutte politique confère donc un caractère très rigide au comportement des électeurs sur le continent, et tend à perpétuer l’existence séparée de partis qui, quant à leur plateforme politique, ne diffèrent plus de façon substantielle. Quand par exemple, en 1929, le parti socialiste tchécoslovaque entra dans la coalition de gouvernement, la presse du parti écrivit : « La lutte de classe continue à l’intérieur dé la coalition ». Evidemment, dans un climat idéologique de ce genre, il est difficilement pensable qu’un parti soit complètement absorbé par ses anciens ennemis.
Cette tendance est renforcée par un second facteur. Tandis qu’en Grande-Bretagne le parti travailliste peut obtenir des succès électoraux aux seuls dépens du parti conservateur, et ne peut donc se présenter que sous un aspect modéré, sur le continent un parti qui passe d’une position d’opposition de régime à l’acceptation du jeu démocratique doit aussi compter avec un parti qui agit sur sa gauche, auquel il doit essayer de prendre des voix. Cela lui interdit de se présenter comme modéré, même s’il l’est en fait, et d’abandonner ses anciennes attitudes radicales. En somme, tandis qu’en Angleterre les partis tendent à apparaître plus modérés qu’ils ne le sont en réalité, sur le continent les partis démocratiques tendent à faire l’inverse. Et ceci sert évidemment à prévenir leur absorption par les formations qui sont situées à leur droite.
Ajoutons enfin que les partis qui passent ainsi à l’intérieur de l’ordre démocratique se trouvent, automatiquement, en être la pointe la plus avancée. Ils sont donc renforcés par les voix de la partie de l’électorat progressiste qui auparavant leur refusait son appui parce qu’elle rejetait leur ligne politique révolutionnaire.
Il advient ainsi que, tandis qu’en Grande-Bretagne l’évolution de la société laisse le système bipartisan intact, ou tout au plus le brise pendant un temps limité, la même cause sur le continent a généralement pour effet de faire surgir un nouveau parti à l’extrême-gauche de l’éventail politique, et ce parti repousse tous les autres d’un pas à droite, sans que se produisent d’autres changements.[15] C’est ainsi que, dans la France et dans l’Italie d’aujourd’hui, on peut, en parcourant l’éventail parlementaire de droite à gauche, retrouver selon un ordre chronologique tous les principaux groupes d’opposition de régime de gauche dans l’histoire européenne : libéraux (Indépendants en France), radicaux (républicains en Italie), socialistes, communistes.
Et c’est ainsi que s’explique aussi la tendance typique des partis français, mais aussi italiens, à se situer en paroles plus à gauche qu’ils ne le sont réellement. Le mécanisme que nous avons décrit maintient en effet vivantes certaines réminiscences du passé aussi bien dans les cadres des partis que chez les électeurs. Les uns et les autres ont tendance à fermer les yeux sur l’évolution dans un sens conservateur de la politique de leur parti et restent attachés à la phraséologie radicale qui était justifiée dans la bouche de leurs arrière-grands-pères, grands-pères et parents, mais qui ne l’est plus dans la leur. C’est ce que l’on exprime communément en disant que beaucoup de Français — et beaucoup d’Italiens — ont le, cœur à gauche et le portefeuille à droite.
 
Le fractionnement des partis intégrés dans le système
La vie des coalitions de gouvernement est soumise d’autre part aux mêmes tensions et aux mêmes difficultés. Leur immobilisme crée de forts courants de mécontentement dans l’électorat, qui se sent trompé par des partis qui trahissent constamment leur inspiration idéologique et leur plateforme électorale. Cette pression se fait surtout sentir sur les partis qui constituent les ailes de la coalition, exposés en permanence à la pression qu’exercent sur eux les partis extrémistes qui leur sont voisins sur le plan idéologique, et qui sentent donc fortement, à certaines périodes, la tentation de sortir du gouvernement pour retrouver leur pureté idéologique et de programme. Souvent ces poussées deviennent trop fortes et les coalitions se rompent. L’un des partis sort du gouvernement et essaye de se situer dans une position d’opposition, tout en restant à l’intérieur du système. D’autres fois, comme on l’a vu, il arrive qu’un parti extrémiste, ou l’une de ses ailes, s’intègre dans le système tout en se maintenant dans l’opposition. Bref, aux deux pôles de l’éventail se manifestent des tendances à briser le rigide dualisme qui enserre toute la vie politique du pays, à créer une zone intermédiaire qui permette à un ou à plusieurs partis de jouer un rôle d’opposition au gouvernement, sans tomber dans le dogmatisme ou dans l’extrémisme de l’opposition de régime.
Mais, sur le continent, le rôle d’opposition de gouvernement, c’est-à-dire intérieure au système, ne peut être longtemps joué par un parti. En général, les partis qui prennent cette position ont en un premier temps un certain succès électoral, parce qu’en plus des suffrages provenant de leur assiette électorale normale, ils obtiennent aussi ceux de beaucoup d’électeurs modérés, qui voient dans leur nouvelle politique un espoir de briser le cercle vicieux de l’alternative entre immobilisme et révolution qui bloque toute la vie politique du pays. Mais si ce succès est très important, l’assise électorale de la coalition est gravement compromise, et le régime se trouve automatiquement en péril. Alors les partis d’opposition de gouvernement doivent choisir. S’ils restent sur leurs positions, ils font le jeu des partis qui veulent renverser l’ordre établi sans pouvoir ni vouloir cueillir les fruits de leur éventuelle victoire. Pour sauver le système, ils sont attirés dans l’orbite de la coalition. Ou bien, dans certains cas, leur attitude d’opposition se radicalise et, de partis d’opposition de gouvernement, ils se transforment en partis d’opposition de régime.
D’autre part, à la longue, leur position se révèle intenable, même si le régime n’est pas en danger. En effet, les partis d’opposition de gouvernement se trouvent dans l’impossibilité structurelle de constituer une alternative à la coalition. Ils sont donc d’un côté écartés des responsabilités gouvernementales et de cette source de suffrages que constitue le fait d’administrer des intérêts ; d’un autre côté, ils sont « court-circuités » par les partis extrémistes, qui sont à même de conduire une opposition plus cohérente et plus radicale que la leur. L’électorat perçoit rapidement l’ambiguïté et l’inutilité de leur position. Ils recommencent à s’affaiblir et sont mis inévitablement en face du choix entre gouvernement et opposition radicale.[16]
Le dualisme rigide entre coalition de gouvernement et opposition de régime, qui constitue la caractéristique fondamentale des systèmes multipartisans du continent, se reforme ainsi. Mais souvent le nouveau tableau politique est plus complexe que le précédent. En effet, le constant déchirement entre les deux exigences opposées de soutenir le système et de sauver la pureté de leurs principes et de leur programme auquel sont soumis les partis, produit souvent dans leur sein de graves crises. Toute sortie de la coalition au nom de la cohérence politique, et tout retour à cette coalition au nom de la sauvegarde du système, exposent le parti qui en est le protagoniste au danger de scissions qui se produisent en effet bien souvent.
Nous avons ainsi identifié le mécanisme selon lequel se produisent, aussi bien dans les partis extérieurs au système que parmi ceux qui y sont intégrés, ces fractionnements qui ont créé la complexité des tableaux politiques français, allemand et italien. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre la tragédie du socialisme sur le continent, toujours déchiré entre deux pôles — l’immobilisme et la révolution — qui sont également étrangers à la véritable fonction d’un authentique parti progressiste dans une société industrielle moderne. Le socialisme européen n’est jamais parvenu, ni ne parvient actuellement, à dépasser la loi d’airain des systèmes multipartisans et dans son vain effort pour trouver une position autonome dans l’éventail politique, il a été déchiré par de constantes scissions, qui ont déterminé l’existence de quatre partis marxistes dans l’Italie républicaine (P.C.I., P.S.I.U.P., P.S.I., P.S.D.I.), de trois dans la Quatrième République française (P.C.F., P.S.U., S.F.I.O.) et de trois dans la République de Weimar (K.P.D., U.S.P.D., S.P.D.). Le coût politique et social de la douloureuse histoire du socialisme européen a été l’absence permanente d’une véritable politique de gauche sur le continent, sauf aux époques proprement révolutionnaires qui ont souvent réalisé, en quelques mois et souvent en désordre, toutes les réformes auxquelles de précédentes décennies d’immobilisme avaient empêché d’aboutir.
 
La centralisation de l’Etat comme cause de la radicalisation
de la vie politique
A la racine de tout cela, il y a la présence d’ailes anticonstitutionnelles à l’intérieur de l’éventail politique. Le problème qu’il nous reste à examiner est celui de ses causes.
A notre avis, la cause première de la radicalisation de la lutte politique en France, Allemagne et Italie doit être recherchée dans leur situation continentale, en contraste avec l’insularité de la Grande-Bretagne. Il s’agit d’un problème qui demanderait un long développement que nous ne pouvons faire ici. Nous nous bornerons donc à donner quelques indications essentielles.
La différence profonde qui sépare l’histoire des pays du continent européen de l’histoire de la Grande-Bretagne sera facile à saisir si l’on se souvient que, tandis que les premiers ont été le théâtre de guerres continuelles, la seconde n’a pas vu d’armées étrangères sur son territoire pendant des siècles. Cette différence découle justement de la position continentale des premiers, constamment exposés au péril d’être attaqués par leurs voisins territoriaux, de la position insulaire de la seconde, à laquelle la défense naturelle que constitue la Manche permettait d’assurer la sécurité grâce à sa seule flotte.
Le fait que l’éventualité de la guerre, et la nécessité de s’organiser pour y faire face, ait été un élément permanent et primordial dans les calculs des politiciens continentaux, et non des politiciens anglais, a marqué d’une empreinte radicalement différente la structure de l’Etat dans les deux zones. Cet élément a en effet déterminé sur le continent deux conséquences, qui ne sont pas apparues en Grande-Bretagne. En premier lieu, dans les Etats continentaux, toute secousse provoquée par l’apparition de nouveaux éléments de transformation de la société pouvait être fatale à l’existence même de l’Etat, parce qu’elle mettait gravement en cause, par la division de la société qu’elle créait, la capacité de l’Etat à se défendre efficacement contre ses ennemis extérieurs.
En second lieu, et par voie de conséquence, l’Etat s’est trouvé dans la nécessité de se donner une structure rigide, autoritaire et centralisée, qui mette les gouvernants en mesure, de contrôler toutes les ressources matérielles et morales du pays pour les mobiliser rapidement en cas de guerre et étouffer ainsi tout foyer de désordre en son sein qui, en minant sa cohérence, diminuerait inévitablement sa capacité de défense et l’exposerait au risque de la dissolution. C’est ainsi que les Etats continentaux se sont toujours appuyés sur de fortes armées permanentes et sur une structure bureaucratique centralisée et ramifiée ; c’est ainsi qu’il n’existe pratiquement pas chez eux d’autonomies locales, que le système d’éducation et le droit sont l’expression des classes politiques au pouvoir, que les moyens de communication les plus importants sont un monopole d’Etat, que le contrôle étatique de l’économie existe depuis des temps reculés, bref que la politique a été et demeure coextensive à la société. Tout ceci ne se produit pas en Grande-Bretagne où l’Etat, ne se souciant pas de menace d’invasion, a pu se donner une structure souple et décentralisée, avec une armée permanente de dimensions négligeables, avec de fortes autonomies locales, avec un système d’éducation confié à des institutions privées ou aux collectivités locales, avec la judge-made law, etc., où, en fait, la politique, ou pour le moins la politique nationale, ne concernait qu’un secteur limité de la vie sociale. L’Angleterre a pu ainsi devenir le premier et le plus parfait exemple d’Etat libéral et démocratique dans l’histoire.[17]
Cette différence fondamentale entre la structure de l’Etat britannique et celle de l’Etat continental est directement responsable de l’existence d’oppositions de régime de droite sur le continent. Elles ne font en somme que porter à leurs extrêmes conséquences les tendances qui naissent du fonctionnement même des Etats centralisés, arrivant à considérer les institutions démocratiques elles-mêmes comme un obstacle à l’efficacité et à la puissance de l’Etat.
Mais elle est aussi responsable de l’existence, sur le continent, d’oppositions de régime de gauche, puisqu’elle a conditionné les modalités selon lesquelles se sont historiquement réalisées toutes les grandes transformations de l’équilibre politique à l’intérieur des deux zones.
Le système politique anglais, limité, souple et flexible, a toujours été et est en mesure d’intégrer progressivement les nouvelles requêtes qui se manifestent dans le pays. Et cela, parce que, d’un côté, bien des ferments novateurs qui concernent des secteurs de la vie sociale non influencés par le pouvoir central, se manifestent autrement que par le canal des partis nationaux, au niveau spontané de la société et à celui de la politique locale ; et que, de l’autre, les forces qui demeurent de toute façon liées au pouvoir politique sont libres de s’organiser, de se manifester par les canaux normaux de la politique, et d’accéder, si elles en ont la capacité, aux responsabilités de gouvernement. Rien ne les pousse donc à se donner une organisation et une ligne politique révolutionnaire.
Les systèmes politiques continentaux, au contraire, sont d’un côté objectivement menacés dans leur existence même par tout changement important de l’équilibre politique du pays, et par ailleurs ils disposent de puissants moyens pour tenter d’étouffer toute initiative tendant à réaliser ce changement. Les groupes qui se font les interprètes de ces nouvelles forces sont repoussés par le système qui, non content de les exclure, tente souvent de les écraser. Qu’il suffise de rappeler, à ce propos, la dramatique histoire des répressions subies par les libéraux et par les socialistes en France, en Allemagne, en Italie. De plus, et comme nous l’avons vu, dans les Etats continentaux l’Etat a tendance à étendre son contrôle à tous les secteurs de la vie sociale, qui se trouvent ainsi dans un rapport de stricte interdépendance, à cause de leur commune dépendance vis-à-vis du pouvoir politique qui freine, par son inertie, leur évolution spontanée. Puisque le pouvoir tend donc à être total, l’opposition tend à le devenir également. Les divers ferments de renouvellement de la société, qui dans un Etat libre et décentralisé se dispersent en mille canaux sectoriels, finissent nécessairement, quand ils ne peuvent s’exprimer que par le canal de la politique nationale, par se relier les uns aux autres, et donnent origine à une attitude d’opposition qui ne vise pas seulement un seul secteur de la société, mais la société dans son ensemble, et d’abord le régime politique, responsable de la cristallisation de cette opposition. Les mouvements novateurs naissent donc sur le continent avec, déjà, une logique révolutionnaire. Ils savent que leurs plans de réforme ne pourront être réalisés sans mettre le système tout entier en discussion ; et que le système ne pourra être renversé que par la violence. Ils adaptent donc à cette exigence la structure de leur organisation et leur ligne politique. De cette façon toute la vie politique du pays tend à se radicaliser. La menace révolutionnaire réunit en un front commun toutes les forces modérées du pays, légitime et renforce la politique répressive du gouvernement. A leur tour, le front commun des modérés et la politique répressive du gouvernement exaspèrent les positions révolutionnaires de l’aile extrémiste.[18] Parfois, lorsque cette tension arrive au paroxysme, et quand l’Etat est faible, il ne reste même plus de place pour les modérés, et le pays se trouve devant une alternative radicale entre révolution et réaction totalitaire. D’autre part, dans les périodes de stabilité politique et de progrès social, la pression que l’Etat centralisé exerce sur les groupes extrémistes tend à s’atténuer et c’est ce qui explique les tentations réformistes périodiques à l’intérieur de ces derniers. Mais cette pression ne cesse jamais totalement.
C’est ainsi que les principales réformes politiques et sociales qui ont été réalisées sur le continent depuis l’époque de la Révolution française, sont survenues à la suite de révolutions et sous la pression de la menace révolutionnaire, tandis qu’en Grande-Bretagne les mêmes réformes ont découlé de la dialectique normale des partis. Ce fait, joint aux réactions de la droite, qui constituent aussi une des constantes de l’histoire des principaux Etats continentaux, explique la différence entre l’histoire constitutionnelle de ces derniers et celle de l’Angleterre : la constitution coutumière britannique s’est adaptée progressivement, sans secousses et sans soubresauts révolutionnaires, à tous les changements qui se sont produits dans la société. La France, pour prendre l’exemple le plus éloquent, a connu en pratique, depuis 1789, seize constitutions, dont la plupart ont été justement introduites à la suite du succès d’une révolution ou d’un coup d’Etat.[19]
Le caractère fortement idéologique de la vie politique continentale n’est qu’un aspect de ce phénomène. Nous avons déjà vu que, sur le continent, un groupe ne peut conduire une bataille d’opposition efficace sans avoir une conception globale de la société et du pouvoir. Mais à ce facteur s’en ajoute un second. L’action des groupes qui se font interprètes des nouvelles requêtes est en général extrêmement difficile et dangereuse, elle doit souvent se dérouler dans la clandestinité et elle impose de très lourds sacrifices — parfois celui de la vie — à celui qui la mène. Ces groupes doivent donc se donner une véritable Weltanschauung, qui intègre dans la vie du groupe même les aspects les plus intimes de la vie de ses militants, et soit susceptible de justifier à leurs yeux les sacrifices que la politique du parti leur demande. Cette exigence des partis qui s’opposent au système trouve un parallèle exact dans une exigence analogue des partis qui défendent le système, qui sont également contraints de justifier, au moyen d’une vision du monde adéquate, leur politique répressive, et de serrer les rangs de leurs militants et de leurs électeurs dans la lutte contre la menace subversive.
La nature de l’Etat centralisé explique enfin aussi l’importance politique que revêtent les divisions religieuses et nationales. En effet, au delà des différentes idéologies des partis qui agissent en leur sein, les Etats bureaucratiques et centralisés du continent ont secrété leur propre idéologie, en tant qu’Etats. Et ce, parce qu’ils ont toujours dû demander à leurs citoyens une adhésion plus complète et plus profonde que la simple obéissance aux lois, une adhésion d’une nature presque religieuse, susceptible de justifier aux yeux du citoyen le recours périodique à la violence dans les rapports internationaux, et la prééminence subséquente, dans les rapports internes, des valeurs militaires sur les valeurs civiles, et susceptible de permettre, dans les moments de danger national, le dépassement des contrastes internes pour opposer un front uni aux ennemis extérieurs.[20] La forme que ce lien a prise historiquement, c’est l’idée de nation. Au nom de cette idée, les Etats bureaucratiques et centralisés du continent ont toujours tenté d’étouffer les minorités nationales existant sur leur territoire. Ces dernières ont donc toujours senti la nécessité de se défendre, en élisant leurs propres représentants au Parlement. La naissance des partis catholiques s’explique de la même façon. Les catholiques, attachés à l’institution supranationale qu’est l’Eglise, ont souvent constitué un élément de résistance aux efforts des gouvernements des Etats nationaux centralisés pour créer un lien de type quasi religieux entre les citoyens et l’Etat. Il n’est donc pas rare qu’ils aient été l’objet des attaques d’une politique hostile, comme cela se produisit avec le Kulturkampf de Bismarck. Par conséquent, eux aussi se sont trouvés contraints de s’organiser en parti politique pour résister aux pressions auxquelles ils étaient soumis. C’est de cette façon que naquirent le Zentrum en Allemagne et, dans un certain sens, le parti populaire en Italie.[21]
Dans d’autres cas encore, la religion a pris une importance politique dans les Etats centralisés parce qu’on l’a utilisée comme instrumentum regni, précisément pour renforcer le lien entre les citoyens et l’Etat. C’est ainsi que les conservateurs du XIXe en France et en Italie étaient ouvertement cléricaux, ce qui contribua à prolonger leur séparation d’avec les libéraux, qui au contraire étaient anticléricaux, même lorsque ces derniers furent poussés par l’évolution de la société sur des positions conservatrices. D’autre part, ce facteur est aussi, et à son tour, à l’origine de l’apparition de véritables partis catholiques, comme la démocratie chrétienne et le M.R.P., et même, en un certain sens, de celle d’un parti interconfessionnel comme la C.D.U. ; partis qui sont tous apparus après la seconde guerre mondiale, quand le naufrage de l’Etat laïque et libéral fit de la religion et de l’institution qui la soutenait, l’Eglise, le seul centre de ralliement possible pour la bourgeoisie modérée, et un instrument fondamental pour unir une partie des citoyens à l’Etat.
Il est évident, d’autre part, que l’appartenance nationale ou religieuse n’a aucune importance politique en Grande-Bretagne, où le type de loyalisme que l’Etat demande à ses citoyens n’est pas de nature à entrer en conflit avec leur foi et avec leurs sentiments de communauté nationale, et où, par ailleurs, l’Etat n’a pas besoin de la religion ni du nationalisme idéologique pour renforcer le loyalisme des citoyens.
 
La situation actuelle
Cette analyse, qui est suffisante pour expliquer l’histoire des partis sur le continent jusqu’à la seconde guerre mondiale, demande quelques précisions pour la période qui suit. En effet, au cours de ces vingt dernières années, ni la constellation internationale dans le cadre de laquelle les gouvernements continentaux agissent, ni leur situation sociale ne sont équivalentes à celles qui ont déterminé, au cours de la période précédente, les modalités de la lutte politique qui se déroulait en leur sein. En ce qui concerne la première, les Etats du continent, pris séparément, n’ont plus le problème de se défendre de leurs voisins. La nouvelle situation internationale leur impose de collaborer, et de collaborer avec les Etats-Unis d’Amérique, pour assurer la défense de l’Europe contre la menace, d’abord aiguë et maintenant seulement potentielle, qui vient de l’Est. Ils ont donc des responsabilités moindres dans le domaine de la défense et de la politique étrangère, et subissent donc une poussée moins forte dans le sens de la centralisation. Les effets de cette nouvelle situation se font sentir dans une certaine mesure dans les sociétés européennes : la constitution que l’Allemagne s’est donnée dans l’après-guerre, alors qu’elle se trouvait encore sous la stricte tutelle des puissances alliées, a un caractère fédéral ; un des points fondamentaux du programme de centre gauche en Italie est celui de la création des régions ; et en France, enfin, le problème du régionalisme n’avait jamais été débattu et ressenti comme au cours de ces dernières années, même si l’intérêt qui se manifeste pour ce problème au niveau de la société n’a pas eu d’écho auprès du gouvernement.
En ce qui concerne la seconde, l’Europe continentale, grâce au Marché commun, est en train de traverser une période de prospérité sans précédent. Le niveau de vie des classes laborieuses atteint un niveau jamais connu auparavant, et par voie de conséquence, les tensions sociales tendent à devenir moins graves. Ici aussi, les conséquences de la nouvelle situation sont perceptibles : le parti communiste, inexistant en Allemagne, en pleine crise idéologique en France et en Italie, tend à prendre, dans ces deux pays, des positions réformistes et tente de réaliser un front uni des gauches. En Italie, le parti socialiste a rompu le pacte d’unité d’action qui le liait au parti communiste et est entré au gouvernement.
De tout cela on pourrait être tenté de conclure que les Etats du continent européen sont en train d’adopter une structure plus souple et plus ouverte aux changements, plus favorable par conséquent à une dé-radicalisation de la vie politique ; et que, d’autre part, la base économique des conflits sociaux en venant à s’affaiblir, les tensions qui sont à l’origine de l’existence des partis extrémistes, surtout de gauche, vont disparaître. Il semble légitime de se demander si ne sont pas en train de se réaliser, en Europe, les conditions de la disparition des extrémismes et de la naissance d’un véritable bipartisme. On pourrait être tenté de conclure ainsi, après avoir assisté à la naissance de la Fédération de la gauche en France, et à son alliance électorale avec le P.C.F., à la fusion du P.S.I. et du P.S.D.I. en Italie, et aux développements de la situation en Allemagne, qui semble préparer un renforcement de l’hégémonie de la C.D.U. et de la S.P.D. sur tous les autres partis.
Mais, à notre avis, bien qu’on ne puisse nier que des ferments novateurs apparaissent dans les sociétés continentales, et que se manifestent des aspirations diffuses à une simplification des systèmes de partis, il demeure qu’un espoir de ce genre serait dépourvu de tout fondement, et l’histoire européenne récente qui, malgré la faiblesse des groupes d’extrême-droite, a vu aussi bien la France que l’Italie au bord du coup d’état fasciste, la première à l’époque de la guerre d’Algérie, et la seconde avec le gouvernement Tambroni, devrait inciter à la prudence. Certes, c’est un fait que, d’un côté, se manifestent en France, en Allemagne et en Italie, des poussées régionalistes. Mais c’est également un fait que ces poussées ne trouvent pratiquement aucun débouché concret. En Allemagne, où la constitution fédérale a été promulguée à une époque où la tutelle des alliés soulageait de toute responsabilité la classe politique allemande, la forme de l’Etat, depuis le moment où la République Fédérale a retrouvé sa pleine souveraineté, tend constamment à évoluer vers une centralisation croissante. En Italie, le projet d’institution des régions se solde par une réforme administrative, qui laisse debout l’institution caractéristique de l’Etat centralisé, le préfet, et crée un super-préfet à l’échelon de la région. En France les demandes des régionalistes demeurent lettre morte en dépit de l’adoption de leurs thèses, même les plus audacieuses, par une fraction importante de la gauche non communiste, de la Fédération au P.S.U.
Tout cela s’explique. Bien que soumises à la tutelle des Etats-Unis, France, Allemagne et Italie se sont trouvées, au cours de cet après-guerre, dans une zone névralgique de l’équilibre international, soumise à de fortes tensions. La primauté de la politique étrangère, cause principale de la centralisation, n’a pas disparu. Ajoutons à cela qu’au cours de ces dernières années, la tutelle des Etats-Unis s’est affaiblie provoquant dans les Etats du continent, incapables de s’unir, un retour du nationalisme, qui à son tour ne peut que consolider la structure centralisée de l’Etat. Parallèlement on a constaté, surtout en Allemagne, un certain renforcement des partis d’extrême-droite.
Cela n’empêche pas, naturellement, la poussée régionaliste d’exister ; mais cela démontre qu’elle ne sera pas suffisante pour disloquer la structure centralisée des Etats du continent, qui s’est consolidée à travers les siècles, tant que les Etats du continent eux-mêmes n’auront pas abandonné leur souveraineté absolue.
D’un autre côté, l’affaiblissement de la base économique des conflits sociaux n’est pas suffisant pour abattre les extrémismes. Ils sont maintenus en vie, en France et en Italie, par trois facteurs. Le premier ne vaut que pour le parti communiste : les Etats du continent n’ont pratiquement plus de politique étrangère propre, mais sont réduits au rang de sujets passifs d’un équilibre dominé par les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Leur équilibre interne ne fait que refléter l’équilibre international dans lequel ils se trouvent insérés, et, plus particulièrement, le parti communiste est le canal par où s’exprime la partie de l’opinion publique qui est sensible à l’influence soviétique.
En deuxième lieu, c’est ce manque d’indépendance en politique étrangère, accompagné d’un manque analogue d’indépendance dans le secteur de la politique économique, où un nombre croissant de problèmes sont traités et résolus au niveau européen et non plus national, qui réduit grandement le prestige des gouvernements nationaux, faisant apparaître de plus en plus clairement leur impuissance. Ceci détermine des attitudes de révolte et de protestation qui trouvent leur débouché naturel dans les partis extrémistes et en particulier dans le parti communiste.
Enfin, la présence des partis extrémistes, et spécialement du parti communiste, est le fruit d’un cercle vicieux que l’histoire européenne passée a laissé en héritage au présent. L’instabilité et l’inefficacité des gouvernements de coalition suscite dans une partie de l’opinion publique des réactions de rébellion, qui s’expriment dans les partis extrémistes. A son tour, l’existence de ces partis rend impossible un type de gouvernement différent de celui qui est constitué par la coalition des modérés. Gouvernement immobiliste et opposition anticonstitutionnelle se maintiennent ainsi réciproquement debout, et bloquent la vie politique des Etats continentaux ; et on ne parvient pas à voir, si les actuelles structures nationales demeurent en vie, quelle serait la possibilité de sortir de cette logique d’airain du fonctionnement de nos systèmes.[22]
 
La Ve République française et la République fédérale d’Allemagne
Il reste encore, deux problèmes à examiner brièvement. La Ve République française et le système des partis de la République fédérale d’Allemagne ne semblent pas cadrer avec le schéma que nous avons tracé. La première en effet a réalisé les objectifs de la stabilité et de l’efficacité du gouvernement. Le second en a apparemment fait autant pendant une longue partie de son existence, a pris grosso modo un caractère bipartisan, et se différencie nettement de tous les autres systèmes par l’absence du parti communiste.
Nous pensons cependant que les deux systèmes de gouvernement sont le résultat de circonstances exceptionnelles et qu’ils sont bien loin d’avoir réellement résolu le problème. Dans la Ve République française, la stabilité du régime ne découle ni de la constitution (qui est au contraire semblable à celle de la très instable République de Weimar) ni du système des partis, mais du pouvoir personnel du général de Gaulle. Elle doit donc être considérée comme l’une des si nombreuses parenthèses césariennes qu’a connues l’histoire du continent européen, même si le régime gaulliste, particulièrement policé et libéral, et de plus certain jusqu’ici d’un appui populaire suffisant, n’a pas supprimé les autres partis. La stabilité et l’efficacité du gouvernement sont donc destinées à disparaître à la disparition de l’homme qui les assure (et peut-être même avant, à en juger par les résultats des dernières élections législatives).
En Allemagne fédérale, le caractère équivoque du « quasi bipartisme » qui existe là-bas, dans lequel d’ailleurs depuis 1961 le parti libéral jouait un rôle déterminant, mettant gravement en cause la stabilité du gouvernement jusqu’à provoquer la crise de 1966, a été définitivement dévoilé avec la création de la « grande coalition ». Il s’agit d’une formule de gouvernement inconcevable dans un véritable système bipartisan, d’une formule qui étouffe toute possibilité de débat politique et rend impossible toute alternative de gouvernement, c’est-à-dire d’une formule éminemment antidémocratique, même pire que celle que l’on réalise classiquement dans les systèmes multipartisans, parce que, tandis que dans ces derniers les modérés se coalisent pour défendre le régime de la menace qui provient des ailes extrémistes de l’éventail parlementaire, dans la République fédérale, où tous les partis sont modérés, la « grande coalition » signifie l’élimination de l’opposition, et aussi de cette dialectique politique, même stérile et rigide, qui continue à alimenter le débat politique dans les premiers.[23]
Le fait est que même la « grande coalition » allemande, qui du reste était déjà réalisée dans les faits avant de naître officiellement, grâce à l’attitude constamment conciliante du parti social-démocrate, a été constituée de façon défensive contre la menace communiste. Avec la seule différence que, dans ce cas, la menace communiste ne provient pas de l’intérieur mais de l’extérieur, c’est-à-dire du régime communiste de la D.D.R. ; et que, ce que défend la « grande coalition », ce n’est pas seulement le régime, mais aussi la justification idéologique même de l’Etat, le principe national, menacé par la division de l’Allemagne, que perpétue justement l’existence de la D.D.R. La cause de l’anomalie de la situation allemande est donc à rechercher dans l’état permanent de danger national où vit la République fédérale. Mais ce qui est important c’est que, en dernière, analyse, le gouvernement allemand finit par fonctionner de la même façon que les gouvernements des régimes multipartisans. Ajoutons à cela que le développement du parti national-démocrate d’extrême-droite, et le vide qui s’est créé à la gauche de la S.P.D. amènent à penser que le quasi-bipartisme allemand, même formellement, aura dorénavant une vie brève.
 
Palliatifs institutionnels
Les Etats du continent européen laissent donc, aujourd’hui encore, un large espace pour l’action des mouvements d’extrême-gauche et d’extrême-droite. Cela n’empêche pas que se sont manifestées surtout au cours de ces dernières années, et que se manifestent aujourd’hui, comme nous l’avons dit, des tendances et des aspirations à une simplification des éventails politiques. Mais il s’agit de tendances et d’aspirations qui ne débouchent pas et qui ne pourront pas transformer graduellement en systèmes bipartisans les éventails politiques complexes du continent. Pour qu’elles trouvent un débouché, il faut une profonde transformation des institutions. En France, on a voulu récemment voir cette transformation dans le remplacement du régime parlementaire classique par le régime présidentiel de type américain. Dans cette formule institutionnelle, l’élection au suffrage universel du chef de l’Etat et de l’exécutif tend à contraindre les partis d’inspiration idéologique et de programme semblables à s’allier pour ne pas provoquer l’éparpillement des voix, et à faire évoluer dans un sens bipartisan les formations politiques.[24] L’expérience des récentes élections présidentielles en France, et de celles qui désignaient le Reichspräsident dans la République de Weimar confirment du reste cette analyse.
Mais le système présidentiel, qui fonctionne parfaitement aux Etats-Unis d’Amérique, n’est pas applicable sur le continent européen. Aux U.S.A., les compétences du président, qui, comme on sait, en plus de chef de l’Etat est aussi chef du gouvernement, et qui est responsable exclusivement devant l’électorat, sont limitées par celles qui sont attribuées aux Etats membres de la Fédération qui, par leur présence, garantissent le régime contre toute évolution de type bonapartiste. Ces garanties n’existent pas dans les Etats centralisés du continent européen. En effet, chez ces derniers, le gouvernement d’un homme seul, même s’il est élu par le peuple, a toujours signifié une forme, plus ou moins ouverte, plus ou moins pesante, de dictature.
La Constitution de Weimar et celle de la Ve République française ont été deux tentatives, très semblables, pour concilier les avantages du régime présidentiel avec le maintien des garanties démocratiques. A cette fin, elles ont créé un exécutif bicéphale, formé du chef de l’Etat, élu directement par le peuple, et du gouvernement, et ont rendu ce dernier responsable aussi bien devant le premier que devant l’assemblée. Mais, de cette façon, elles ont en fait rendu la situation pire, même si, dans le cas de la France, la personnalité du général de Gaulle masque pour le moment les défauts de la constitution. En effet, dans ces deux systèmes, la position du gouvernement, qui doit être agréé par deux instances différentes, qui peuvent parfois poursuivre des politiques différentes, comme cela arriva en Allemagne, est encore plus précaire qu’elle ne le serait en régime parlementaire.[25] Et d’autre part, l’éventail des partis, qui tend à se simplifier grâce aux alliances qui sont contractées à l’occasion de l’élection du chef de l’Etat, reprend sa physionomie à l’occasion des élections législatives. Le système parlementaire demeure donc multipartisan, avec toutes les conséquences qui en découlent pour le fonctionnement du gouvernement.
 
La fédération européenne et le bipartisme
La seule voie pour simplifier les systèmes de partis et pour assurer la stabilité et l’efficacité du gouvernement en Europe réside dans le dépassement de l’Etat national et dans la fondation de la fédération européenne.
Ceci apparaît déjà évident à l’issue d’une rapide observation de la situation actuelle. Si la lutte politique se déroulait à l’échelle européenne, il deviendrait vital, pour toutes les formations politiques, d’établir des liens au niveau européen, sous peine de disparaître de la compétition électorale. Dans cette perspective, il apparaît tout de suite évident que le parti communiste, inexistant en Allemagne, insignifiant en Belgique et en Hollande, se trouverait énormément affaibli. Il subirait l’hégémonie des socialistes et, étant donné sa crise idéologique et les poussées réformistes auxquelles il est soumis, il serait rapidement absorbé.
A l’aile opposée de l’éventail parlementaire, les groupes nationalistes, qui doivent leur existence exclusivement au cadre national dans lequel se déroule actuellement la lutte politique, seraient complètement balayés, et l’on ne voit pas comment un Etat fédéral, fortement décentralisé comme le serait l’Europe, pourrait amener la naissance de mouvements d’extrême-droite de dimensions européennes.
L’intégralisme catholique enfin, dont le principal rempart est la démocratie chrétienne d’Italie, se trouverait, également dépourvu de partenaires européens et serait donc contraint de renoncer à une organisation politique autonome.
Il semble donc que l’on peut distinguer que deux tendances fondamentales seraient seulement en mesure de s’organiser efficacement à l’échelle européenne : une tendance conservatrice et une tendance social-démocrate. De cette façon seraient créées les conditions de la naissance d’un véritable bipartisme.[26]
Du reste, ces conclusions, auxquelles nous sommes parvenus sur la base de la simple observation des éventails politiques dans les Etats du continent, sont confirmées par la réflexion sur la nature et sur la position internationale de la Fédération européenne.
D’une part, en tant que fédération, elle réaliserait un modèle d’Etat fortement décentralisé. C’est ainsi que disparaîtrait la cause principale de la radicalisation et du durcissement des contrastes politiques et sociaux qui a été la cause fondamentale du multipartisme sur le continent.
D’autre part, elle aurait une pleine autonomie dans les secteurs de la politique étrangère et de la politique économique. C’est ainsi que serait tarie cette source de mécontentement et de protestation que constitue le spectacle de l’impuissance des Etats nationaux européens, qui est aujourd’hui une des causes principales de l’existence des partis extrémistes du continent, et que disparaîtrait également toute possibilité, pour l’Union soviétique, d’avoir une influence profonde sur l’équilibre politique intérieur européen.
Enfin, c’est ainsi que disparaîtrait tout obstacle à l’adoption d’un véritable régime présidentiel qui, comme nous l’avons vu, est inapplicable dans les Etats bureaucratiques et centralisés, mais qui a au contraire parfaitement fonctionné dans la seule fédération véritable existant à ce jour, les Etats-Unis. Et, comme on l’a dit plus haut, le régime présidentiel, en plus de la stabilité de gouvernement qu’il apporte, donne une forte impulsion à la transformation de l’éventail politique dans le sens du bipartisme.


[1] Une autre démocratie européenne a présenté des caractéristiques semblables à celles de la France, de l’Allemagne et de l’Italie : la Tchécoslovaquie pendant l’entre-deux-guerres. Ce sont des caractéristiques profondément différentes que présentent au contraire la Belgique, la Hollande, la Suisse et les Etats Scandinaves. Nous ne prendrons pas ces derniers systèmes en considération, parce que, étant donné leurs petites dimensions et, par voie de conséquence, le caractère différent des problèmes qu’ils doivent résoudre, ils ne peuvent être jugés selon les critères qui servent à analyser les systèmes de partis existant dans Etats de l’importance de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de la Grande-Bretagne. « On admire la sagesse des petits peuples, écrit Maurice Duverger (Demain la République..., Paris, Juillard, 1958, p. 56), la stabilité et l’ordre de leurs gouvernements. Rien que du naturel là-dedans : aucun des problèmes qu’ils ont à résoudre n’atteint le niveau de l’expédition des affaires courantes en France. Plus que de gouvernements, il s’agit de conseils d’administration. S’ils affrontaient des questions de la taille de l’affaire algérienne, de l’affaire indochinoise, etc., ils seraient aussi paralysés que les ministères français ».
[2] La cause fondamentale de la cohésion des partis anglais réside justement dans le système bipartisan. En effet, ce qui pousse même les députés qui sont en désaccord avec la ligne du parti au gouvernement à s’aligner sur celle-ci, c’est la peur que le spectacle de la désunion et que les difficultés qui en découlent pour le gouvernement éloignent du parti une fraction de son électorat, en faisant perdre au parti la majorité. Le même raisonnement vaut, mutatis mutandis, pour le parti d’opposition. En régime multipartisan, l’impossibilité du remplacement des partis au gouvernement fait disparaître cette menace. Cf. sur ce problème Leon D. Epstein, « Cohesion of British Parliamentary Parties », American Political Science Review, 1956, II, 360.
[3] Le spécialiste qui s’est occupé le plus à fond de l’instabilité, de l’inefficacité et de l’aspect anti-démocratique des gouvernements en régime multipartisan, est Maurice Duverger, particulièrement dans Demain la République..., Paris Juillard, 1958. Son analyse, qui d’ailleurs s’éloigne sur certains points de la nôtre, est limitée au régime français, auquel Duverger attribue un caractère distinctif, même en comparaison des régimes allemand et italien. A notre avis, le régime français n’a été au contraire historiquement qu’une manifestation d’un phénomène plus général, qui comprend aussi les cas allemand et italien, même s’il a une indiscutable valeur exemplaire.
On trouve une analyse pénétrante du fonctionnement du système multipartisan italien dans « Dove va il Parlamento ? »  de Giovanni Sartori, dans Somogyi, Lotti, Predieri, Sartori, Il Parlamento italiano 1946-1963, Edizioni Scientifiche Italiane, Naples, 1963. On y trouve d’intéressantes observations sur la barrière qui s’est créée en Italie entre les partis et l’électorat.
[4] On trouve une analyse très détaillée de l’influence des systèmes électoraux sur le nombre des partis dans Maurice Duverger, Les Partis Politiques, Paris, A. Colin, 1958 (2ème édition).
[5] Sartori, Op. cit., soutient que les divisions de la société et le système des partis sont dans un rapport de conditionnement réciproque, en ce sens que si, d’un côté, les divisions existant dans la société tendent à déterminer un système multipartisan, d’un autre côté, le système multipartisan accentue les divisions existant dans la société, et inversement en ce qui concerne un système bipartisan. Que ce rapport de réciprocité existe, c’est indiscutable. Mais, à notre avis, cela n’empêche pas que lorsque les divisions inconciliables existant dans la société dérivent de facteurs indépendants de la structure du système des partis, comme cela est advenu et advient encore en France, en Allemagne et en Italie, imposer un bipartisme artificiel en introduisant des systèmes électoraux adéquats produirait des résultats catastrophiques. Nous ne sommes donc pas d’accord avec l’analyse de Karl J. Newmann (Zerstörung und Selbstzerstörung der Demokratie, Europa 1918-1939, Berlin, Kiepenheuer et Witsch, 1966, p. 97 et suivantes) qui voit dans le système proportionnel une des causes principales de la faiblesse de la République de Weimar.
[6] Cataldo Tanzella (« Bipartitismo e multipartitismo », Occidente, 1954, III, 257) attribue la modération de la vie politique anglaise au caractère multiclasses des deux partis. Mais en admettant que cette explication soit valable, il resterait à expliquer pourquoi les partis multiclasses peuvent se développer en Angleterre et non sur le continent. Sur la modération des partis politiques anglais voir aussi D.E. Butler, « Some Notes on the Nature of British Political Parties », Occidente, 1954, II, 137.
[7] La distinction entre droite et gauche, qui nous apparaît pourtant fondamentale pour interpréter l’histoire politique et sociale de l’Europe, est hautement problématique. Son caractère problématique est mis en lumière par Raymond Aron (L’Opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy 1955) qui relève combien il est difficile de définir la droite et la gauche sur la base de revendications et de positions politiques spécifiques. En partant des schémas courants, on peut souvent définir un groupe comme étant de gauche en considérant sa problématique sociale, de droite en considérant sa problématique politique, et vice versa. En outre, la gauche d’une époque donnée fait souvent sienne, dans certains secteurs, la problématique de la droite d’une époque précédente et ainsi de suite.
La classification d’un groupe comme étant de droite ou de gauche n’est pas non plus déterminée par la nature des couches sociales sur lesquelles il s’appuie. Les mouvements fasciste et naziste avaient aussi un fondement important dans le prolétariat et le sous-prolétariat, mais ils ne cessent pas pour autant d’être des mouvements de droite. Le fait d’avoir ou non une charge novatrice n’est pas non plus décisif. Cette fois encore les partis fasciste et naziste en font foi, qui ont modifié profondément les structures politiques et sociales de leur temps.
Pour donner un sens à cette opposition, il est à notre avis nécessaire de la mette en rapport avec un point de repère précis. Ce point de repère est constitué par la ligne de partage des eaux fondamentale que l’histoire détermine à chaque époque dans le cours de son développement, et qui constitue le front principal sur lequel se déroule le lutte politique : il s’agit d’un front qui conditionne toute la problématique politique de son époque et qui situe selon des perspectives différentes des thèmes qui, pris isolément, peuvent sembler identiques (par exemple la polémique contre la déshumanisation des rapports sociaux produite par le capitalisme, polémique conduite aussi bien par les partisans de l’ancien régime que par les socialistes).
L’histoire du XIXe siècle a fait émerger deux de ces fronts : la lutte entre aristocratie et bourgeoisie dans les deux premiers tiers du siècle, entre bourgeoisie et prolétariat dans le dernier tiers. C’est le seul critère qui permette de situer comme étant de droite ou de gauche les groupes qui furent les protagonistes de ces luttes, selon qu’ils se sont situés sur le versant du progrès ou sur celui de la conservation. A ce sujet, nous ne sommes pas d’accord avec Duverger (La démocratie sans le peuple, Paris, Ed. du Seuil, 1967) lorsqu’il qualifie de centristes les dictatures bonapartistes, en considérant que la suppression des libertés politiques qui les caractérisait était contrebalancée par une politique sociale relativement avancée. A notre avis, les régimes bonapartistes doivent être considérés comme des régimes de droite, parce que la lutte fondamentale de l’époque à laquelle ils furent instaurés portait sur le régime représentatif, la division des pouvoirs, l’Habeas Corpus, la liberté de la presse, etc., autant de problèmes par rapport auxquels les régimes bonapartistes se situent sur le versant de la conservation.
Au XXe siècle s’est progressivement manifestée en Europe une ligne de partage, qui a complètement remplacé maintenant en Europe celle qui l’a historiquement précédée même si le phénomène est perçu plutôt que clairement compris par les spécialistes et par l’opinion publique : celle qui sépare le maintien du dépassement de la souveraineté absolue de l’Etat, c’est-à-dire le nationalisme du fédéralisme. Le fédéralisme, pour le moment, n’est que le spectre des chancelleries européennes, et n’a pas produit d’effet direct sur les formations politiques. Il a produit pourtant des effets indirects très significatifs, dont le plus éloquent est constitué par le fait que le nationalisme, qui était, au siècle dernier, une attitude de gauche, est aujourd’hui communément considéré comme une attitude de droite, parce qu’il se propose de conserver une institution qui est sur le point d’être dépassée par le cours de l’histoire.
[8] Sartori, Op. cit., toujours au sujet du cas italien, fait une classification plus ample. Nous pensons que celle qui est adoptée dans le texte est la plus utile pour comprendre les aspects fondamentaux du fonctionnement du système des partis en France, en Allemagne et en Italie. Ceci n’empêche pas que, dans certaines situations de transition, il peut être difficile de classer un ou plusieurs partis. Mais la classification conserve sa validité justement parce que ces difficultés surgissent dans des situations de transition.
[9] Tout récemment, en vérité, le Plaid Cymru, parti national gallois, et le parti national écossais on remporté quelques succès, en réussissant à faire élire un député chacun à la Chambre des Communes. Néanmoins on ne doit pas oublier que ces partis obtiennent les suffrages seulement d’une petite minorité des électeurs auxquels ils s’adressent, tandis que les partis qui ont représenté et représentent les minorités nationales sur le continent rallient en général la quasi-totalité des voix de ces minorités.
[10] Pour la description du centrisme des gouvernements en France, voir Maurice Duverger, « L’éternel Marais. Essai sur le centrisme français », Revue Française de Science Politique, 1964, 1, 33, et la Démocratie sans le peuple, Paris, Ed. du Seuil, 1967. Par ailleurs, il considère le centrisme comme une caractéristique exclusive des gouvernements français.
[11] A ce propos, pour la précision, il faut faire une autre distinction entre les ailes et les charnières de la coalition. En effet, bien que le manque de stimulant dérivant de l’absence d’une alternative de gouvernement fasse lourdement sentir ses effets sur tous les partis intégrés dans le système, les partis qui forment les ailes de la coalition, étant plus nettement qualifiés du point de vue politique, sont soumis, comme on le verra plus loin, à de douloureuses tensions qui rendent difficile leur participation prolongée à la coalition de gouvernement. Le cas des véritables partis du centre, qui s’assignent comme fonction spécifique de servir de charnière de la coalition, comme les radicaux de la Troisième République, le M.R.P. et les mêmes radicaux dans la Quatrième, le Zentrum et la D.D.P. dans la République de Weimar, la démocratie chrétienne dans l’Italie républicaine, est différent. Ces partis, qui dans quelques cas naissent avec cette fonction, et dans d’autres l’assument par la suite, ont quelques caractéristiques qui les distinguent des autres partis qui se rangent du côté du système. En effet : 1) ils n’assument pas une position politique spécifique et ne se donnent pas un programme politique précis, mais se préoccupent exclusivement de garantir la stabilité du régime, restant ouverts, à cette fin, à toutes les alliances (c’est pourquoi cette fonction convient particulièrement aux partis confessionnels qui, ayant une plateforme métapolitique, ne prennent pas d’engagement devant l’électorat et peuvent se vendre au plus offrant) ; 2) par voie de conséquence, tandis que, pour tous les autres partis démocratiques, rester dans la coalition comporte des sacrifices et des compromis, et qu’ils y sont donc, dans un certain sens, contre leur gré, parce que la sauvegarde du régime le leur impose, et qu’ils en sortent parfois, quand les compromis demandés deviennent trop importants et que le régime n’est pas en péril, pour les partis du centre sortir de la coalition n’aurait aucun sens, parce que, n’ayant ni programme ni principes, ils ne pourraient assumer aucune fonction d’opposition ; ils se trouvent donc en permanence au gouvernement ; 3) comme ils doivent être ouverts à toutes les alliances, ils tendent à se fractionner en d’innombrables courants et à reproduire en leur sein toutes les positions présentes dans l’éventail politique ; n’ayant, à cause de leur caractère protéiforme, aucun principe incompatible avec aucun parti, ils se trouvent dans la meilleure position pour fournir des hommes en mesure de maintenir unies les coalitions auxquelles ils appartiennent. C’est la raison pour laquelle des partis comme le Zentrum et le parti radical ont donné à l’Allemagne et à la France un nombre de présidents du Conseil incomparablement plus élevé que leur importance au Parlement ne l’aurait légitimé. Pour une description précise et documentée de la démocratie chrétienne en Italie, établie dans cette perspective, voir Giorgio Galli, Il bipartitismo imperfetto, Bologne, il Mulino, 1966.
[12] Pour le cas italien, voir Giorgio Galli, Il bipartitismo imperfetto, Bologne, il Mulino, 1966. Pour la France, voir Maurice Duverger, « L’éternel Marais », et La démocratie sans le peuple, cit.
[13] Duverger (Les partis politiques, cit., p. 256 et suivantes) met en lumière la façon dont la disparition du parti libéral a été accélérée par le système uninominal. Cela est indiscutable. Mais il est impensable que sur le continent, avec le climat politique qui y règne, le système uninominal eût produit les mêmes effets, et non pas plutôt une falsification de la représentation tout à fait fortuite.
[14] Les opposition de régime de droite ne soulèvent pas de problèmes particuliers dans cette perspective. Elles se battent pour maintenir ou ramener à la vie, au moyen de la violence et de la dictature, des institutions mortes ou agonisantes. C’est ainsi que les légitimistes et les bonapartistes de la Troisième République se battaient pour redonner vie à l’institution de la monarchie absolue ou de la dictature napoléonienne ; c’est ainsi que les fascistes et les nazis se battaient pour maintenir en vie l’Etat national moribond. Quand la situation historique change, et que leurs objectifs deviennent de façon évidente inaccessibles, elles sont éliminées et remplacées par d’autres formations.
[15] Les opposition de régime de droite ne soulèvent pas de problèmes particuliers dans cette perspective. Elles se battent pour maintenir ou ramener à la vie, au moyen de la violence et de la dictature, des institutions mortes ou agonisantes. C’est ainsi que les légitimistes et les bonapartistes de la Troisième République se battaient pour redonner vie à l’institution de la monarchie absolue ou de la dictature napoléonienne ; c’est ainsi que les fascistes et les nazis se battaient pour maintenir en vie l’Etat national moribond. Quand la situation historique change, et que leurs objectifs deviennent de façon évidente inaccessibles, elles sont éliminées et remplacées par d’autres formations.
[16] Le retrait du système de partis qui y étaient précédemment intégrés, lorsqu’il se manifeste à la gauche de l’éventail, comme dans le cas du P.S.I. italien au cours du second après-guerre, relève d’une hypothèse exceptionnelle et de courte durée de toute façon. Sur une longue période, comme on l’a vu, l’éventail des partis tourne inévitablement de la gauche vers la droite.
[17] La formulation la plus classique de la différence entre Etats continentaux et insulaires se trouve dans le huitième essai de Alexander Hamilton, dans The Federalist, d’Hamilton, Jay et Madison.
[18] Duverger (« L’éternel Marais » et La démocratie sans le peuple, cit.) attribue la cause de la radicalisation de la vie politique française au traumatisme provoqué par la révolution de 1789, par la Terreur, et par la Terreur blanche qui les suivit. La Terreur aurait fait penser à une partie des conservateurs que le seul moyen de sauver le pays de la révolution était dans la répression violente de tout ferment novateur. La Terreur blanche aurait fait penser à une partie des progressistes que le seul moyen de réaliser des innovations était dans la révolution, dans la mise en cause du système. Tout ceci aurait précipité la France dans l’enchaînement de la violence, qui s’est régulièrement manifestée aux moments de crise aigue (en 1848, en 1870 etc.) et dont le pays ne pouvait être sauvé, dans les périodes normales, que par le cartel des modérés de toutes les tendances.
A notre avis, cette analyse contient un élément de vérité, mais elle est incomplète. Nous pensons en effet que c’est la structure centralisée du pouvoir qui a déterminé le recours à la révolution comme méthode pour introduire des changements sur le continent. En faisant remonter la chaîne des causes à la structure de l’Etat, on peut expliquer le fait que les ailes extrémistes, et les soubresauts révolutionnaires et réactionnaires, ont été une constante non seulement de l’histoire française, mais aussi de l’histoire allemande et italienne. Duverger est au contraire obligé de faire remonter l’existence des partis opposés au système à des causes différentes pour chaque pays.
[19] Parfois, une autre cause de multiplication des partis est constituée par le fractionnement des oppositions de droite au régime, aux périodes d’instabilité constitutionnelle. Ainsi, aux débuts de la Troisième République française, la droite antirépublicaine était divisée en légitimistes, bonapartistes et orléanistes. Dans l’Italie actuelle, il existe une division semblable entre néo-fascistes et monarchistes. D’ailleurs, les dissensions sur le régime n’atteignent parfois pas une violence telle qu’elles empêchent les partis opposés au régime de collaborer avec des partis qui le soutiennent. C’est ainsi que les orléanistes collaborèrent avec les républicains modérés au cours des premières années de la Troisième République. Dans la France actuelle, les partis qui se présentent sous l’étiquette de la Ve République et les partis traditionnels ne sont pas séparés par un fossé tel qu’il permette de classer les partis traditionnels comme partis d’opposition au régime. De toute façon, comme on l’a vu, cette cause de fractionnement est, elle aussi, liée à la structure de l’Etat centralisé.
[20] On trouve une classique description de l’influence de l’esprit militaire sur la vie civile, bien qu’elle ne soit pas mise en rapport avec la situation continentale de l’Etat, dans Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et d’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne.
[21] L’idéologie nationale n’a pas été sans influence même sur la formation de l’idéologie socialiste qui, dans les premières décennies de la vie du mouvement ouvrier, a été nettement internationaliste, puisqu’elle voyait justement dans l’idée de nation un instrument de la classe bourgeoise pour diviser le prolétariat, pour en étouffer la conscience de classe et pour absorber, au nom de la communauté nationale de destin, la lutte des classes.
Elle a donc eu un rôle spécifique dans la radicalisation de l’opposition des partis socialistes (même si, après la diffusion de la théorie des voies nationales au socialisme, cet aspect de l’idéologie socialiste d’abord, communiste ensuite, en est arrivé à disparaître complètement, confirmant ainsi, entre autre, la validité de l’analyse marxiste sur le nationalisme).
[22] Duverger (La Démocratie sans le peuple, cit.) croit possible une évolution de la France dans un sens bipartisan, en considérant l’évolution qui se produit dans le P.C.F. vers des positions modérées. Pour l’Italie Giorgio Galli, op. cit., croit possible la formation d’un grand parti de gauche comprenant le parti socialiste et la majeure partie du parti communiste, mais pense que de toute façon une formation extrémiste, formée par l’aile gauche du P.C.I. et par les doctrinaires du P.S.I.U.P. demeurera en place. Nous ne croyons à la possibilité d’aucune de ces deux solutions. De toute façon, il nous semble opportun de rappeler que, dans l’histoire récente, il y a eu des périodes où le parti communiste a été au gouvernement, et d’autres périodes où le rôle d’opposition de régime de gauche est resté pratiquement vacant ; en particulier au cours des années de l’évolution patriotico-modérée du socialisme européen, avant la première guerre mondiale, et au cours de celle-ci. Et il faut rappeler que ces parenthèses n’ont pas modifié la composition des éventails politiques continentaux. Et ceci parce que c’est la structure même de l’Etat bureaucratique et centralisé qui crée la place pour un groupe d’opposition au régime, situé à l’extrême-gauche des formations politiques ; une place qui peut rester momentanément vide, mais qui est occupée dès que se manifeste une tension interne d’une certaine gravité.
[23] On trouve une intéressante analyse du climat politique allemand, bien que conduite selon une optique différente de la nôtre, dans Ralf Dahrendorf, Gesellschaft und Demokratie in Deutschland, München, Piper Verlag, 1966.
[24] Cf. Georges Vedel, « Vers le régime présidentiel ? », Revue française de science politique, 1964, 1, 20.
[25] Cf. Maurice Duverger, Demain la République..., cit.
[26] Cf. m.a., « De l’élection au suffrage universel direct du Parlement européen », Le Fédéraliste, 1964, 1, 17.

 

 

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