IV année, 1962, Numéro 4, Page 298

 

 

Nouvelle stratégie atlantique
et défense de l’Europe
 
ANDREA CHITI BATELLI
 
 
LES TERMES REELS DU PROBLEME…
Les derniers mois de 1962 ont été caractérisés par des discussions particulièrement intenses sur le problème de l’alliance atlantique, de la défense de l’Europe occidentale et de son armement. Après l’affaire cubaine, cela a été tour à tour la réunion de l’Assemblée des parlementaires des pays du pacte de l’Atlantique, celle de l’Assemblée de l’U.E.O., celle du Conseil de l’O.T.A.N., et finalement la rencontre Kennedy-MacMillan aux Bahamas.
Les termes du problème sont connus. La possession de forces nucléaires toujours plus puissantes de la part de l’Union Soviétique — c’est-à-dire la fin du monopole des Etats-Unis dans ce domaine — a amené la stratégie atomique américaine à un agonizing reappraisal (révision déchirante).[1]
A l’époque de Dulles étaient au premier plan les forces nucléaires (l’épée) qui auraient dû fournir une réponse massive et totale à toute tentative d’agression, même limitée, du bloc oriental, par rapport auquel l’armement conventionnel aurait dû constituer le premier rempart (le bouclier).
Les risques d’un conflit atomique bilatéral, et la signification qu’un tel conflit aurait eue pour la population, pour les villes et pour l’économie américaine ont complètement renversé cette conception : bien loin de faire recours immédiatement aux réponses nucléaires, il faut multiplier les gradins de l’escalation (réponses avec des armes conventionnelles, avec armes nucléaires tactiques, avec armes nucléaires stratégiques) ; et les forces conventionnelles doivent pourtant être réévaluées et rétablies dans leur fonction d’épée, tandis que les missiles à ogive nucléaire devraient désormais constituer seulement le bouclier, le dernier recours dans des cas désespérés, après avoir laissé aux Soviétiques une marge de réflexion adéquate…
Cela a fatalement engendré en Europe le doute que les Etats-Unis — fermement décidés à courir le risque atomique quand leurs propres intérêts vitaux sont en jeu (voir leur attitude énergique et décidée dans la question des missiles à Cuba) — le soient beaucoup moins — et toujours moins au fur et à mesure que les Soviétiques comblent toujours plus leur infériorité — quand sont en jeu les intérêts vitaux des pays européens (voir leur attitude faible et complètement passive vis-à-vis de l’écrasement de la révolution hongroise, à une époque — 1956 — à laquelle pourtant leur supériorité nucléaire était beaucoup plus grande qu’aujourd’hui ;[2] ou, plus récemment, vis-à-vis du mur de Berlin — août 1961 —) ce qui d’ailleurs est tout à fait conforme à la logique rigoureuse de la raison d’Etat, à laquelle on ne comprend pas pourquoi les seuls Etats-Unis devraient pouvoir se soustraire.
D’autre part le contraste entre la nouvelle prospérité économique de l’Europe et la persistance de sa profonde faiblesse militaire a fait sentir de nouveau et d’une manière très vive, comme un fait anormal et humiliant, ce qui paraissait devenir peu à peu quelque chose de tacitement toléré comme « naturel » : l’Alliance atlantique constitue un fœdus iniquum, où la responsabilité véritable réside dans les mains des Américains, les seuls qui disposent d’un deterrent digne de ce nom, et qui aient les moyens de le produire et de l’utiliser.
Si les Etats européens ont considérablement diminué leur caractère de satellites au point de vue économique, grâce à l’expansion que leur production a connue dans les dernières années, leur position militaire reste celle d’Etats vassaux, dans la mesure où ils sont dépourvus d’un armement atomique.
Bien sûr, on n’entend pas contester avec cela la thèse — à notre avis certainement vraie — de ceux qui rappellent aux Européens le caractère prioritaire et irremplaçable des armements classiques. Se bercer dans le rêve d’une puissance atomique sans penser aussi (et même surtout) à l’armement conventionnel signifierait créer encore une fois une mentalité de « ligne Maginot », encore plus dangereuse aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans les années 30.
Car en réalité, lorsque, en l’absence d’un armement conventionnel solide, le choix est entre céder ou provoquer un conflit atomique, l’expérience prouve que l’on a la tendance à céder, toujours céder : jusqu’à ce que, se trouvant finalement devant le choix d’une dernière démission, qui signifierait la défaite totale et définitive d’une part, et la catastrophe atomique de l’autre, on finit par choisir celle-ci.
La possession, de la part d’une grande puissance, de seules forces nucléaires — expliquent les défenseurs de cette thèse — est, pour paradoxal que cela puisse paraître, un élément de grave faiblesse par rapport à une autre grande puissance qui posséderait aussi un armement conventionnel adéquat : car celle-ci aurait alors la possibilité de résoudre favorablement toute une série de questions secondaires, pour lesquelles il est raisonnable d’espérer que l’adversaire ne fera pas recours à l’extrema ratio (mais la seule dont il dispose) du déclenchement d’une guerre thermonucléaire. Et avec le temps une telle série de succès particuliers pourrait mener à l’hégémonie mondiale définitive. Dans l’époque nucléaire — telle est leur conclusion, aussi paradoxale — there is no substitute à un armement conventionnel. Ou encore : « La véritable objection contre une politique O.T.A.N. fondée sur le seul usage des armes nucléaires n’est pas qu’elle serait provocante — bien, qu’elle le soit effectivement — mais qu’elle serait fatalement faible : il lui manquerait la condition indispensable — le véritable deterrent — de la crédibilité ».[3]
La conclusion presque naturelle est que l’Alliance atlantique doit accroître la « sélectivité » (ou, comme on le dit aussi, la « flexibilité ») de ses possibles « réponses », multipliant, comme nous le disions tout à l’heure, les degrés de l’escalation, et rendant très prudent le passage de l’une à l’autre (le soi-disant « caractère contrôlé » de la « réponse » : contrôle qu’il faudra obtenir, entre autres, à travers une centralisation des armes nucléaires tactiques, soustraites à l’arbitraire de chaque unité de combat) ; et que l’Europe doit se limiter au seul armement conventionnel (l’épée), laissant le soin du bouclier, du parapluie protecteur atomique — l’ultima ratio — à l’Amérique.[4]
Avec tout cela pourtant, on ne sort pas du cadre d’un satellitisme intelligent. Il ne faut pas oublier non plus, en effet, que :
a) l’une des raisons du manque de volonté des Etats européens de bâtir une force conventionnelle adéquate — ce que les Américains leur reprochent souvent — réside dans le fait qu’ils savent qu’en tout cas la décision définitive, dans l’emploi de l’arme atomique — donc, comme nous l’avons déjà dit, la véritable responsabilité de la défense de l’Europe — reste dans les mains des Etats-Unis et dans leur volonté d’y faire réellement recours ;
b) c’est justement pour cela que les Etats européens qui en ont la possibilité (aujourd’hui la Grande-Bretagne ou la France, demain l’Allemagne, et ainsi de suite) sont poussés au contraire, et même contre la logique et le bon sens, à rechercher des solutions « nationales » européennes de l’armement atomique. Comme le fait remarquer le rapport présenté sur cet argument à l’Assemblée de l’U.E.O. par le néerlandais M. Duynstee, la possession de forces nucléaires très limitées, qui ne permettraient pas au pays qui en disposerait de relever à lui seul un défi éventuel du bloc soviétique — et encore moins d’être en mesure de donner une réponse de second strike — suffirait toutefois à « faire basculer de son côté tout le poids des armes américaines, si jamais l’intérêt national l’exigeait ». Plus généralement, cet armement constitue en quelque sorte « comme une assurance contre tout changement à long terme de la politique américaine », modification dont nous avons vu plus haut le danger réel.[5]
Il n’y a pas de réponse nationale valable à cette difficulté, bien que la Grande-Bretagne et la France se soient mises décidément sur cette voie.
Tout d’abord, une force de frappe est, dans l’état actuel des choses, de par sa nature même, irréalisable au niveau national. La conclusion de l’affaire Skybolt et la crise de l’armement nucléaire britannique donnent raison au Secrétaire à la Défense américain McNamara qui a défini l’armement nucléaire de ce pays « dangereux, coûteux, désuet et inefficace » ; jugement qui vaut aussi, bien entendu, pour l’armement nucléaire français.
Pour comprendre l’absurdité d’une force atomique nationale, il suffit de penser que la plus grande partie des dépenses consacrées à une force nucléaire va, si celle-ci doit être réellement efficace, à la mise au point et à la fabrication de « moyens d’acheminement » (avions et engins) toujours plus complexes. Les Etats-Unis consacrent actuellement 15 milliards de dollars par an aux seuls systèmes d’armes nucléaires, alors que l’ensemble des budgets annuels de défense des sept pays membres de l’U.E.O. (les Six plus la Grande-Bretagne) ne s’élève qu’à 14 milliards de dollars. Et il faut encore ajouter qu’un système d’armement nucléaire ne comprend pas seulement la construction d’ogives nucléaires et de moyens d’acheminement, mais aussi la construction d’un équipement onéreux et complexe destiné à la reconnaissance (pour identifier les objectifs de l’adversaire), à la pré-détection de l’attaque ennemie (jusqu’à l’usage de satellites artificiels spéciaux) et à la défense et à la protection de la force nucléaire elle-même (sous-marins nucléaires, bases de lancement en cavernes spéciales) : équipement qui peut être aussi onéreux que les principaux éléments de la force nucléaire elle-même.
Les dépenses de recherche elles-mêmes, d’ailleurs, atteignent des niveaux exceptionnellement élevés. Que l’on pense par exemple que le coût de l’usine de séparation isotopique française, qui doit être construite à Pierrelatte, n’est pas inférieur à 800 millions de dollars ; et que son installation serait superflue — dans le cadre d’une organisation européenne de la défense — étant donné que l’usine correspondante de Capenhurst, qui fonctionne depuis 1954, ne travaille pas actuellement à plein rendement (ce qui implique d’autres gaspillages du côté britannique).
Puisque d’autre part les dépenses pour des recherches de ce genre — par exemple sur les moyens d’acheminement — ne peuvent être réduites et ramenées à des limites abordables pour nos Etats nationaux, sans compromettre tout le résultat de l’opération, il s’ensuit que des sommes relativement moins élevées, mais toujours énormes, risquent de ne donner aucun résultat positif et d’apparaître, finalement, comme jetées par la fenêtre.
L’exemple britannique, auquel nous avons déjà fait allusion, explique cet état de choses d’une façon presque paradigmatique. De 1957 à ce jour la Grande-Bretagne a dépensé, d’abord pour la fusée Blue Strike, ensuite pour le Skybolt[6] — les études ont été commencées en Grande-Bretagne — et pour équiper son propre armement dans ce sens, quelque chose comme 2000 milliards d’anciens francs français : et s’est retrouvée les mains vides. Si elle veut les Polaris, elle devra repartir à zéro et dépenser sinon autant, certainement presque autant (un Polaris coûte un million de dollars ; un sous-marin équipé pour le lancer 200 milliards d’anciens francs français). De plus, la Grande-Bretagne devra construire elle-même les ogives nucléaires que l’Amérique ne cédera pas. Et tout cela encore dans le doute, d’une part, que le Congrès américain refuse finalement ce que le Président des Etats-Unis a promis ; et dans la certitude, d’autre part, que l’indépendance atomique nationale sera ainsi terminée (que signifie donc la possibilité de faire usage, exceptionnellement, d’une arme même en dehors de l’O.T.A.N., si ses propres intérêts vitaux sont en jeu, lorsque l’appréciation en dernier ressort de ces intérêts, et la décision s’y rapportant, restera toujours, de fait, entre les mains de l’allié le plus fort ? Cela signifie — comme l’a observé un columnist italien, Augusto Guerriero, à propos du projet d’« armement nucléaire multilatéral O.T.A.N. » dont nous parlerons par la suite — avoir le doigt sur la détente, mais avec les Américains qui ont le doigt sur le cran de sûreté).[7]
Le cas britannique montre ainsi d’une façon exemplaire quel est le sort réservé à l’effort atomique national, même en ce qui concerne les autres Etats européens — et en particulier la France — : se donner, au prix d’énormes sacrifices, un armement nucléaire dépassé avant de naître et inutilisable par manque de moyens d’acheminement adéquats (même les « Mirage IV » supersoniques français seront bientôt trop vulnérables pour être réellement utiles), pour être finalement obligés de l’abandonner sans gloire après quelque temps (l’année critique de la France viendra autour de 1964 : qui a choisi le nom « Mirage » — a-t-on dit —a fait de l’ironie involontaire) ; ou bien pousser les dépenses militaires au-delà de toute limite tolérable pour un régime libre.[8]
D’autre part, un développement de l’armement atomique sur base nationale serait à juger de façon négative même indépendamment de ces considérations : d’une part, parce qu’il constitue surtout en France, le catalyseur du trend réactionnaire et immobiliste, à l’intérieur comme dans les rapports internationaux, qui caractérise les politiques des droites européennes, et particulièrement françaises et allemandes ; de l’autre parce qu’il favorise la prolifération des armes atomiques, ce qui augmente objectivement les risques de guerre et le chaos dans le monde.
Certes, on ne peut pas ne pas observer à ce propos que le monopole des grandes puissances crée pour elles une position de privilège qui ne se justifie pas moralement. Et il est certain, d’autre part, que la tendance à la prolifération ne pourra pas, finalement, être arrêtée, dans l’organisation actuelle du monde, puisque, comme d’autres l’ont observé, le jour viendra assez tôt où l’on pourra construire des bombes atomiques aussi facilement et aussi bon marché que des Volkswagen (ce qui pourtant ne peut pas être répété, pour le moment au moins, pour les fusées). Mais si ces deux arguments démontrent la nécessité d’une Fédération mondiale, ils ne disent rien, en revanche, contre l’opportunité d’une limitation, autant que possible, du « Club atomique », tant que cette Fédération ne sera pas devenue une réalité.
L’Europe se trouve donc acculée à un dilemme, qui apparaît désormais en des termes de plus en plus clairs :
a) ou accomplir un effort d’armement atomique national, à la fois insuffisant, inutile et dangereux. C’est la solution « gaulliste », dont nous avons déjà démontré les dangers et l’absurdité ;
b) ou accepter sans réserves et une fois pour toutes, au point de vue militaire, une position de satellitisme, vis-à-vis de l’Amérique, analogue à celle qu’ont, vis-à-vis de la Russie, les pays de l’Europe orientale. C’est la solution que proposent ceux qui voudraient limiter l’armement de l’Europe au seul armement classique. Et c’est une solution à la fois anachronique (car un armement nucléaire européen existe déjà, en France et en Grande-Bretagne) et, surtout, peu réaliste (car — nous l’avons déjà fait remarquer — c’est justement l’absence d’autonomie nucléaire qui enlève à nos Etats, et au fond avec raison, tout sens de la responsabilité de leur défense et donc toute volonté réelle de se donner un armement classique adéquat) ; en outre, elle enlève à nos citoyens cette confiance dans leur capacité de résister à n’importe quelle attaque, qui est la prémisse psychologique indispensable à se vouloir défendre réellement, ne fût-ce que par des moyens « conventionnels », et pour affronter les sacrifices et les risques que cela comporte.
Il est particulièrement important d’observer à ce propos,[9] qu’une guerre « conventionnelle », dans un territoire aussi intensément industrialisé et peuplé que celui de l’Europe[10] — et en particulier celui de l’Allemagne, plus directement et immédiatement exposé — aurait pratiquement des effets destructifs tels (étant donné la puissance et la quantité exceptionnelle des armes modernes, même dans ce domaine) qu’elle impliquerait le sacrifice pratique, au point de vue à la fois industriel et humain, du pays qui accepterait de la mener sur son propre territoire : une perspective qui n’est certainement pas encourageante pour ceux qui sont directement intéressés à la question — c’est à dire les Allemands, et avec eux tous les Européens occidentaux.[11]
En conclusion, la thèse de l’armement conventionnel de l’Europe — même si abstraitement séduisante, et sans doute conforme aux intérêts américains — ne tient pas, parce qu’elle est dépourvue, pour les raisons que nous venons d’indiquer, d’une base psychologique, et par conséquent politique ; et, si elle est pensée avec cohérence et portée à ses dernières conséquences, elle aboutit naturellement au « neutralisme »[12] et à l’« unilatéralisme ».[13]
C’est celle-là, donc, l’autre proposition du dilemme, la véritable et sérieuse : la thèse du désarmement total et unilatéral de tous les pays de l’Europe Occidentale : thèse qui a une cohérence indéniable, si elle est conçue comme une réduction de tous les Européens à geschichtspensionierte Völker, des peuples en marge de l’histoire ; mais qui cependant ne résiste pas, elle non plus, à une critique politique de fond. D’une part l’Europe, principal enjeu dans les conflits entre les deux blocs, ne peut pas se séquestrer de l’histoire — comme, dans une époque passée, a pu le faire, par exemple, renonçant au rôle de « grande puissance » joué jusqu’alors, la Suède[14] — mais doit au contraire devenir l’élément déterminant de la rupture de l’équilibre russo-américain, qui ouvrira le chemin de la Fédération mondiale, et plus généralement s’engager activement à orienter le progrès du monde, et en particulier du monde sous-développé, vers une organisation fédérale et démocratique. D’autre part, même si elle pouvait faire ce gran rifiuto, l’idée que celui-ci pourrait être utile à réduire la tension internationale et la possibilité de guerre ne peut qu’être le fruit d’une conception dilettantesca et peu scientifique des rapports entre Etats et de la cause des conflits internationaux : car il est évident que ce ne sont pas les armements qui déterminent la possibilité de guerre, mais c’est la possibilité de guerre elle-même — conséquence à son tour de l’anarchie internationale — qui pousse fatalement aux armements, et dans un certain sens les rend nécessaires.[15]
En tout cas la thèse « unilatéraliste », entendue dans le sens que nous venons de préciser, reste l’alternative plus sérieuse — la seule — à l’idée fédérale : la forme la plus cohérente de cette partie de la pensée démocratique qui est incapable de dépasser la perspective nationale, et qui est alors justement préoccupée de ne pas donner à nos démocraties — trop faibles, à l’échelle nationale, pour les supporter — des tâches militaires et diplomatiques qui finiraient par mettre toujours plus au premier plan les forces militaristes, immobilistes et réactionnaires.[16]
Mais justement parce qu’elle ne sait pas dépasser les frontières et la perspective nationale, même une telle solution — qui n’est pas dépourvue, répétons-le, d’une cohérence interne indéniable — apparaît comme dangereuse et utopiste. D’une part, si elle se réalisait, elle modifierait d’une façon peut-être décisive l’équilibre — politique et psychologique, même avant que militaire — à l’avantage d’un des deux blocs. D’autre part, elle n’a, justement pour cela, aucune possibilité de se réaliser, car, si l’alternative « démocratique » est celle-ci, alors les forces conservatrices n’auront pas de difficultés à la reléguer dans une éternelle position de minorité, en faisant valoir contre elle ses indéniables caractères « défaitistes » et ouvertement philo-soviétiques.
Il est évident quelle serait la seule solution valable du problème. L’Europe fédérée transformerait, dès le début et par le fait même d’exister, l’O.T.A.N. en une alliance entre égaux — et la rendrait, à plus long terme, superflue ; elle romprait, même du point de vue atomique, l’équilibre russo-américain actuel, parce qu’elle aurait la force — et la volonté — non seulement de mettre sur pied les trente divisions « conventionnelles » efficientes que les stratèges de l’O.T.A.N. jugent, à raison, indispensables, mais aussi de poursuivre, si nécessaire, l’effort d’armement nucléaire indépendant, qui s’est révélé irréalisable ou trop onéreux pour l’Angleterre et pour la France, sans que toutefois l’entrée dans le « Club atomique » mondial d’une troisième puissance, ayant, comme les deux autres, des dimensions continentales, signifie l’acceptation d’une prolifération indiscriminée des armements nucléaires.[17]
D’autre part, l’Europe fédérée — et cet argument nous paraît d’une importance décisive — pourrait toujours négocier, comme il serait particulièrement opportun, une renonciation à son armement atomique (pratiquement déjà existant au moment où elle naîtra, si la France et la Grande-Bretagne en font partie) en échange de contreparties adéquates, qui restent à définir : et que j’ai essayé de préciser ailleurs[18] dans la « libéralisation » de l’Europe orientale, unie elle aussi dans une Fédération, assortie d’une démilitarisation d’une zone centrale de notre continent, comprenant entre autres les deux Allemagnes, et d’une élimination des bases américaines et soviétiques de l’Europe occidentale et orientale.*
Ainsi conçue, l’idée d’un deterrent nucléaire européen sur des bases fédérales — à employer, si possible, comme monnaie d’échange pour mettre à l’épreuve la bonne volonté soviétique et arriver avec elle à un compromis européen raisonnable, basé sur une détente militaire à l’Occident, compensée par une détente politique à l’Orient — dépasse les objections qui ont été soulevées contre elle, et parfois avec des arguments de poids.[19]
 
...ET LES FAUSSES SOLUTIONS DE L’EUROPEISME
Le problème, et l’alternative dont nous parlions, est posé pour l’Europe avec une telle clarté, qu’il est difficile de croire que seuls les fédéralistes soient en mesure de le comprendre. Il est beaucoup plus logique de penser que cette conjuration du silence sur le préalable fédéral de la part des détenteurs du pouvoir national, n’est pas fruit d’ignorance ou d’incapacité à comprendre, mais suggérée par l’instinct de conservation mesquin qui préside à toutes leurs activités.
C’est donc dans cette perspective — et tenant compte de cet élément de plus ou moins consciente mauvaise foi — qu’il faut considérer les pseudo-solutions que nos « européistes » et nos « démocrates » nationaux suggèrent avec une fantaisie inépuisable, essayant de trouver la méthode pour faire l’omelette sans casser les œufs.
Nous avons déjà rappelé le contraste entre la position américaine, contraire à une prolifération des armements nucléaires et favorable à un accord avec l’U.R.S.S. qui permette aux deux grandes puissances de consolider et de perpétuer leur monopole atomique et de garder dans la plus grande mesure possible l’hégémonie sur la partie du monde qui échoit à leur contrôle ; et celle de de Gaulle qui, soucieux de la « grandeur » française, entend développer à tout prix une force de frappe nationale. Nous avons vu que ces deux alternatives sont également décevantes, et qu’entre elles tertium non datur, si ce n’est la perspective humiliante et suicide de la démission unilatérale. Eh bien, la tâche de nos européistes, de nos démocrates nationaux sera justement de rechercher la quadrature du cercle, de trouver un pseudo-compromis entre les positions américaines et celle de de Gaulle, qui finira par cumuler les défauts des unes et de l’autre.
Hier on cherchait à escamoter le problème du dépassement des souverainetés étatiques par l’hybride « formule supranationale » qui s’est avérée, comme les fédéralistes l’avaient bien prévu,[20] une sorte de « masque confédéral » qui canalise les poussées de l’« européisme diffus » vers une voie de garage et permet à nos Etats, à travers un certain degré de fusion de leurs économies, de garder ce qu’il leur reste de souveraineté politique. Aujourd’hui, dans les milieux « européistes » bien, la mode — on l’a vu clairement à l’Assemblée de l’U.E.O.[21] — tend à proposer la création d’une non mieux définie « force nucléaire atlantique », c’est-à-dire (lisons la résolution approuvée par l’Assemblée) à affirmer la nécessité « d’intégrer les forces nucléaires indépendantes de l’Alliance (c’est-à-dire française et anglaise) dans une seule force multilatérale » ; et donc la nécessité de créer « un exécutif efficace centralisé, représentatif de l’Alliance dans son ensemble » (on envisage un exécutif à trois, composé par les Etats-Unis, un représentant des Six — naturellement la France — et un représentant des autres — évidemment la Grande-Bretagne), et « seul habilité à décider du déploiement et des utilisations des armes nucléaires sur le territoire couvert par l’alliance ».
Sous le contrôle de cet « exécutif » devrait être assurée « l’intégration des forces nucléaires alliées dans une seule force nucléaire O.T.A.N., qui pourrait être organisée sur la base d’un contingent européen et d’un contingent américain, dans le cadre d’une structure de commandement unique ». (C’est — la conférence des Bahamas l’a encore une fois prouvé — une idée largement partagée par l’administration américaine).
Certes, il est désormais avéré que l’Assemblée de l’U.E.O. est le plus pâle des fantômes parlementaires européens, puisqu’elle ne peut même pas faire semblant de contrôler, même pas dans la forme la plus vague, la défense de l’Europe (comme l’Assemblée du Conseil de l’Europe peut faire semblant d’être le forum politique du Continent, et le Parlement européen le corps consultatif du Marché commun et de l’économie communautaire) : le Conseil des Ministres des Sept qu’elle a devant soi n’est rien militairement, et les problèmes de l’Alliance occidentale se décident tous au sein de l’O.T.A.N.
Toutefois, des débats — et des textes — comme ceux de décembre dernier ont encore un certain intérêt, pour la « représentativité », malgré tout, de l’Assemblée, par rapport aux forces politiques nationales les plus importantes des sept pays, et pour le fait que, justement à cause de son manque de toute autonomie, même velléitaire, elle reflète assez fidèlement des points de vue largement partagés dans les milieux gouvernementaux et atlantiques.
Eh bien, si les mots ont un sens, les propositions de l’Assemblée ne peuvent signifier que deux choses :
a) ou bien l’Assemblée entend proposer une sorte de C.E.D. élargie au niveau atlantique : et alors il est de toute évidence que les Etats-Unis n’accepteraient jamais une telle limitation de leur souveraineté et une dilution de leur deterrent dans une force atlantique « multilatérale », doublée pardessus le marché d’un « relâchement » du secret atomique vis-à-vis de l’Europe, avec une révision de la « loi Mac Mahon » (ce que la résolution appelle élégamment « accroître l’échange des connaissances scientifiques et industrielles ») ;
b) ou bien la suggestion de l’Assemblée traduit une volonté de réduire le plus possible la liberté d’action de la France et de la Grande-Bretagne, accentuant le caractère « intégré » de leur armement atomique (c’est-à-dire spécialisé et par conséquent inutilisable d’une façon isolée) et le posant plus étroitement sous le contrôle du commandement atlantique, à travers lequel les Etats-Unis pourraient maintenir leur leadership.[22]
Cette solution, toutefois, ne pourrait pas empêcher les autres membres de l’Alliance, et en particulier l’Allemagne, de continuer à aspirer à un armement atomique au moins aussi autonome que celui de la Grande-Bretagne et de la France ; et favoriserait même un tel développement par le truchement du « contingent européen » nucléaire projeté.
Dans les deux cas, l’absurdité et les contradictions d’une pseudo-solution de ce genre (bien résumée et soulignée dans la formule « L’O.T.A.N., quatrième puissance nucléaire », comme si l’O.T.A.N. était un Etat) ne sont que trop évidentes.
Et dans les deux cas, par conséquent, les gaullistes ont beau jeu à démontrer le caractère « irremplaçable » de l’armement atomique national comme instrument d’indépendance et de politique autonome, « base de tout système de sécurité effectif » comme l’a dit le ministre des Affaires étrangères français à l’Assemblée — imité d’ailleurs par son collègue britannique.
D’une façon tout à fait analogue, les gaullistes ont constamment eu de leur côté la logique par rapport à de semblables efforts de ces mêmes européistes officiels lorsqu’ils ont défendu leur projet d’« Union politique » (l’Europe « des Etats »), car si l’alternative n’est que celle de l’équivoque et évanescente « formule supranationale » (élection directe d’un Parlement sans pouvoirs ; fusion d’Exécutifs sans compétences véritables, et ainsi de suite) ; alors la thèse de Debré (« l’Europe est un mot, derrière lequel il n’y a que les réalités des Etats ») est et reste incontestablement vraie, et qui agit en conséquence et refuse de « trattar l’ombre come cose salde » finit paradoxalement par avoir raison : beati monoculi in regno caecorum.
Une réponse anticipée aux propositions hybrides et incohérentes de ces « aveugles » (aveuglés qui ne veulent pas voir, comme nous le disions tout à l’heure) est venue, juste à la veille de cette session de l’Assemblée — et sous une forme particulièrement franche et même brutale, comme il le fallait — d’une polémique qui a opposé Walter Lippmann et Raymond Aron.[23] Le premier avait souligné énergiquement — et à notre avis fort à raison — dans une conférence tenue à Paris, l’absurdité d’une conception stratégique qui voudrait quinze (ou trois, ou quatre) doigts sur la même détente, faisant remarquer qu’une voiture qui avance dans une voie difficile, en montagne, ne peut avoir qu’un seul chauffeur, et que rien ne serait plus dangereux que de mettre au volant deux ou trois personnes à la fois : c’est l’évidence même.[24]
Raymond Aron, tout en étant incapable de lui opposer une alternative sérieuse (bien plus, ne l’essayant même pas), lui a répondu — et son observation est, à notre avis, également irréfutable — que « Dans la mesure où la diplomatie use de la menace nucléaire, le monopole américain combiné avec la règle de non consultation des alliés réduit finalement les pays européens au statut d’Etats protégés.[25] Le Général de Gaulle, dont les projets inquiètent tant notre ami, ne pouvait souhaiter confirmation plus éclatante de ses thèses ».
Ceux qui réclament une renonciation unilatérale et sans contreparties, de la part de l’Europe, à l’armement nucléaire — comme, a fortiori, ceux qui demandent son désarmement complet et indiscriminé — ne devraient pas oublier cette leçon, en compagnie des « européistes » vulgaires qui proposent la solution également absurde d’un armement nucléaire « européen » sans une autorité politique européenne. Il n’y a pas de meilleurs alliés des défenseurs des solutions réactionnaires que ceux qui proposent des solutions « démocratiques » incohérentes et irresponsables.


[1] Les termes de cette révision sont exprimés clairement dans un rapport de la Commission des Affaires étrangères du Sénat des Etats-Unis sur les Problèmes objectifs de l’Alliance atlantique (« La documentazione italiana », 2 décembre 1962), et particulièrement dans l’article de H.A. Kissinger, The unsolved problems of European defense, « Foreign Affairs », juillet 1962. Sont aussi remarquables, toujours dans « Foreign Affairs », les articles de A. Wohlstetter (avril 1961) et de A. Buchanan (janvier 1962).
[2] Cet événement — à notre avis absolument décisif, et peut-être le plus important de toute la période de l’après-guerre — a été fatal aux Américains : car il a signifié non seulement la faillite définitive de la politique de roll-back, et une faillite particulièrement déshonorante (on laissa massacrer ceux qu’on avait encouragés, et vis-à-vis desquels on avait donc des responsabilités précises) ; mais aussi un affaiblissement très grave de la position morale de l’Occident et de l’Europe elle-même et une consolidation définitive du bloc oriental (à l’intérieur duquel tous les espoirs des populations de pouvoir se libérer de l’oppression soviétique se sont évanouis, pour se transformer, tout au plus, en un espoir de « déstalinisation », à l’intérieur et dans le cadre de ce bloc et de son système), et en même temps une désagrégation progressive de la confiance de l’Europe occidentale elle-même dans l’efficacité du parapluie atomique américain, c’est-à-dire dans la volonté effective des Etats-Unis d’en faire usage — ou même seulement de menacer d’en faire usage — en cas de nécessité.
[3] Un exemple intéressant — explique ultérieurement l’un d’entre eux, et parmi les plus influents (bien qu’il ne se soit converti qu’assez récemment à cette thèse) — a été l’écrasement de la révolution hongroise par les tanks soviétiques. Si l’U.R.S.S. n’avait disposé que d’un armement nucléaire, probablement n’aurait-elle pas bougé, et la Hongrie aurait été perdue pour elle (et un raisonnement analogue peut être fait, aujourd’hui, à propos de la victoire américaine à Cuba). Par analogie, si l’O.T.A.N. ne disposait pas de forces conventionnelles adéquates, n’importe quelle attaque orientale, p. ex. sur Berlin, mettrait l’Occident devant le choix entre la capitulation ou le déclenchement du SAC (Strategic Air Command). Qui peut dire quelle serait la décision ? Qui peut dire si le Président américain accepterait les conséquences épouvantables d’un tel acte, y compris le risque de destruction de dizaines de villes américaines et de dizaines de millions de citoyens américains, pour une raison moins grave qu’une invasion générale de l’Europe occidentale ? Même le recours aux seules armes nucléaires tactiques, d’ailleurs, impliquerait des risques également graves de faiblesse et d’absence de pratique, parce que leur usage (qui deviendrait bientôt réciproque) aurait en fait comme conséquence le sacrifice des habitants du pays en question, pour lesquels l’acceptation passive de l’occupation russe serait par conséquent de loin préférable à une résistance dans ces conditions. Un argument en plus, selon ce même auteur, pour une organisation de la défense aussi sur des bases conventionnelles. (Je fais allusion à Lord Strachey, ancien Ministre de la Défense du Gouvernement travailliste, dans son article Una nuova strategia per la difesa dell’Europa, « Tempo Presente », juillet 1962. Cette stratégie est surtout nouvelle pour Strachey lui-même, qui, jusqu’à il y a quelques années, défendait la stratégie exactement opposée, de la nécessité d’un armement britannique aussi nucléaire : voir son essai sur les problèmes de la défense dans l’ouvrage de plusieurs auteurs Fabian International Essays, edited by T.E.M. McKitterlic and N. Younger, London, The Hogart Press, 1957).
[4] Cf., sur ce thème, M. Cesarini, L’opzione convenzionale, « Il Mondo », 25 décembre 1962 ; A. Spinelli, Patto atlantico o unità europea, « Il Mulino », septembre 1962, (de « Foreign Affairs » de juillet) ; du même, L’Europa tra armamento atomico e armamento convenzionale, « Il Mulino », novembre-décembre 1962 ; Schild und Sehwert, « Neue Zürcher Zeitung », 23 décembre 1962 ; Kennedys Strategie und Europa, ibid., 6 janvier 1963 ; la même thèse est défendue par l’« Economist » (voir par exemple l’article du 8 décembre Splitting Nato’s Atoms), par l’« Observer », par « Le Monde » (voir par exemple l’article de A. Clément, des 23-24 décembre), par le « New Statesman and Nation », etc.
[5] « Dans ces conditions — précise Duynstee — il serait, par exemple, extrêmement difficile pour la Russie de savoir qui est le propriétaire d’un armement nucléaire employé contre elle ». En d’autres termes, ajoute, dans ce même ordre d’idées, « L’Exprès » du 3 janvier 1963, « si une bombe anglaise tombait sur le territoire soviétique, elle provoquerait une contre-attaque de l’U.R.S.S. contre tous les pays de l’O.T.A.N., y compris les Etats-Unis ». Voilà pourquoi même un armement atomique militairement inadéquat peut être toutefois politiquement suffisant à impliquer les Etats-Unis dans un conflit (à travers une guerre « catalytique »), et par conséquent à exercer sur eux une pression autrement inconcevable.
[6] Il est bien connu que le nom Skybolt désigne une fusée nucléaire air-terre d’une portée de 1.600 km. destinée à être lancée par les bombardiers stratégiques américains « B-52 » ou par les Vulcans britanniques. Cette fusée, essentielle pour prolonger de quelques années l’efficacité du deterrent nucléaire britannique, ne sera plus produite. MacMillan a accepté en échange, aux Bahamas, les Polaris.
[7] « Epoca », 27 janvier ; cf. K.S. Karol, Le calvaire anglais, « L’Exprès », 3 janvier 1963. L’acceptation, de la part des Britanniques, de cet état de choses, de ce « déclassement nucléaire » — qui isole la politique militaire française, tout orientée vers la « force de frappe » nationale — constitue probablement la raison foncière du raidissement du général de Gaulle contre l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun.
[8] L’impasse de la thèse « outrancière » et nationaliste risque ainsi de donner crédit à l’antithèse, non moins décevante, de l’« unilatéralisme neutraliste », voir p. 306.
[9] Comme l’a fait récemment A. Weinstein dans la revue allemande « Wehrkunde », spécialisée dans les problèmes de la défense.
[10] La densité de la population par km2 est de 10 hab. en U.R.S.S., de 19 aux Etats-Unis, de 145 dans la Communauté européenne.
[11] A l’appui d’une telle conception, le point de vue de Lord Strachey devrait être retourné : seul un armement en majeure partie et même exclusivement nucléaire, et dans des mains européennes — affirme cette thèse allemande (qui est finalement celle de Strauss et de son entourage) — aurait une propre « crédibilité » réelle, car il démontrerait aux Russes que les Européens sont réellement décidés, vis-à-vis d’une attaque soviétique, à courir le terrible risque atomique, et par conséquent serait capable de prévenir même des guerres conventionnelles. Autre exemple, pour nous, et particulièrement significatif, des contradictions inévitables dans lesquelles tombent les différentes positions « nationales », souvent opposées entre elles, mais toutes également insatisfaisantes (Weinstein et ceux qui raisonnent comme lui pensent naturellement à un armement atomique des Etats européens — y compris l’Allemagne — et non de l’Europe). Cf., pour une explication ultérieure de la thèse « outrancière » sur un plan plus modéré, les articles de R. Aron et de A. François-Poncet dans le « Figaro » des 26 et 31 décembre 1962 et du 2 janvier 1963, ou ceux de A. Guerriero dans le « Corriere della Sera » (p. ex. du 12 janvier) ; et, dans un ton plus violent et décidément « gaulliste », celui du général Gallois dans « Candide » (du 3 janvier 1963) ou, dans le même hebdomadaire, de J.L. Guilland (dans le numéro du 17 janvier), et, en général, ceux que « La Nation » consacre à ces arguments.
[12] R. Lombardi, dans « Mondo Operaio », juillet-août 1962.
[13] Sont à voir à ce propos, en plus des ouvrages, assez connus en Italie, de A. Capitini (par exemple La non violenza, Milano, Edizioni di Comunità), les revues spécifiquement « unilatéralistes », comme « Peace News » et « Sanity », et surtout L. Mumford, L’etica dello sterminio (que je connais dans le texte italien, « Il Ponte », avril 1961), les ouvrages de B. Russell et surtout de Ph. Noel Baker, et, du point de vue spécifiquement communiste, G. Bernal, Mondo senza guerra, (que je connais aussi dans la traduction italienne : Roma, Editori Riuniti).
[14] Cette impossibilité a été efficacement démontrée par A. Philip, Socialisme, neutralisme, pacifisme, « Preuves », octobre 1962 (thèse IV, 1).
[15] Bertrand Russell et le problème de la paix, « Le Fédéraliste », juillet 1962.
[16] Dans ce sens G. Rendi dans « Sinistra Radicale », mars et octobre 1962.
[17] C’est la proposition formulée — mais non acceptée — par R. Stephens dans l’« Observer » (16 décembre). Et c’est la conviction qui paraît se manifester désormais peu à peu, même parmi les thèses naguère rigoureusement neutralistes et unilatéralistes de « France Observateur », sur la base de l’observation que « la politique de Kennedy de règlement direct avec Kiouchtchev passe à travers la vassalisation de l’Europe occidentale et par le monopole nucléaire » (C.H., Où en est la bombe atomique française ? dans le numéro du 3 janvier ; cf. aussi A. Laurens, La « capitulation » de MacMillan, dans le numéro du 27 décembre).
[18] Dans les différentes parties de mon Pour un renouvellement de l’action fédéraliste et dans Contro la distensione (extrait de « I quaderni della crisi », août 1961).
* Nous ne partageons pas, sur ce point, l’opinion de notre collaborateur. Il serait plus réaliste, et plus utile, de ne renoncer à l’armement atomique qu’en échange de la destruction des stocks américain et russe, et d’un traité général destiné à empêcher la dissémination des armes nucléaires (Note de la rédaction).
[19] En particulier à la Conférence des Parlementaires de l’O.T.A.N. du 15 novembre dernier, par le travailliste Mr. Wilson — devenu entre-temps leader de l’opposition — d’après lequel un deterrent continental pourrait distraire les Etats européens d’objectifs économiques plus importants, n’ajouterait rien à la défense occidentale, aurait une signification inutilement provocatrice vis-à-vis de l’U.R.S.S.. (avec les conséquences de raidissement, même pour les régimes satellites internes, qu’il est facile d’imaginer), et marquerait le début de la dissémination ou prolifération appréhendées. Objections, celles-ci, pleinement valables même, à notre avis, contre un deterrent de chacun des Etats nationaux européens ; mais pas contre un deterrent « fédéral ».
[20] Je renvoie à mon article La fine di un feticcio : « Il sovranazionale », « Il Federalista », septembre 1959.
[21] Je me réfère surtout au rapport de M. Duynstee (document 251) déjà cité, assez remarquable dans son genre, et au vote largement favorable que ses propositions ont obtenu. Dans la discussion au sein de l’Assemblée, au contraire, les critiques n’ont pas manqué, tant au point de vue que nous pouvons définir, par brièveté, « gaulliste » (MM. Couve de Murville, Thorneycroft), qu’au point de vue « américain » et « conventionnel » (MM. Goedhardt et Patijn, néerlandais ; Sir Otho Prior Palmer, britannique).
[22] Tout cela est tellement évident, qu’il ne vaut même pas la peine d’évoquer dans ce cas les impérieuses raisons politiques — apparues dans toute leur clarté à l’époque de la C.E.D. — qui excluent la possibilité d’une intégration militaire aussi profonde, sans une préalable fusion des souverainetés politiques, qu’à l’heure actuelle, et au niveau-atlantique, personne n’envisage sérieusement. Même la standardisation des armements — tâche infiniment plus modeste — rencontre au sein de l’O.T.A.N. des difficultés telles qu’elle ne peut aller beaucoup plus loin — comme d’autres l’ont observé — de la mise en commun… de l’air pour gonfler les pneus des autocars des forces alliées. N’est il pas tout à fait irresponsable de vouloir confier à un cadre institutionnel aussi faible une tâche tellement plus lourde ?
[23] Cf. « Le Figaro », 3 décembre.
[24] Cf., encore de Lippmann, L’accord de Nassau, « Le Figaro », 27 décembre.
[25] Et cela d’une façon particulièrement évidente lorsque les armes nucléaires américaines, dont l’usage est soustrait à tout contrôle effectif de ces pays, se trouvent sur le territoire même de ces derniers, même si elles sont rebaptisées comme affectées à la « force multilatérale O.T.A.N. ».

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