LE FEDERALISTE

revue de politique

 

LXIII année, 2021, Numéro unique, Pré-publication

 

 

Le manifeste de Ventotene
et la naissance du
Mouvement fédéraliste européen
au sein de la Résistance italienne
[1]

 

SERGIO PISTONE

 

 

La Résistance italienne (comme la Résistance européenne en général) s’est caractérisée par un débat large et systématique sur la question de l’unité européenne.[2] Toutes les forces politiques antifascistes (à l’exception des communistes) ont pris position dans leurs programmes en faveur de la fédération européenne. Mais le fait le plus significatif est la naissance du Mouvement fédéraliste européen (MFE),[3]c’est-à-dire du plus important des mouvements pour l’unité européenne qui se sont formés à cette époque, et qui a joué un rôle central dans la lutte pour la fédération européenne non seulement en Italie, mais en Europe pendant la Résistance, puis après la guerre jusqu’à aujourd’hui. Je donne ci-après les informations essentielles sur la formation et l’action du MFE au cours de la Seconde Guerre mondiale et surtout sur ses principes directeurs.

Le point de départ en est l’élaboration, achevée en août 1941, du Manifeste de Ventotene, qui constitue le document fondateur de la lutte des mouvements pour l’union fédérale européenne, tandis que la déclaration Schuman du 9 mai 1950 constitue le document fondateur du processus d’unification européenne développé sur la base des Communautés européennes.[4]

Le principal auteur du Manifeste, rédigé sur l’île de Ventotene – où étaient confinés près d’un millier d’antifascistes – et dont le titre complet est « Pour une Europe libre et unie. Projet de manifeste », a été Altiero Spinelli.[5]

Né en 1907, il avait commencé son activité politique dans les rangs du parti communiste italien. Et c’est précisément en tant que secrétaire des jeunes du parti pour l’Italie centrale, qu’il fut condamné en 1927 à dix ans de prison puis à l’internement (d’abord à Ponza puis à Ventotene). Il fut libéré en août 1943 à la chute du régime fasciste. Après avoir quitté le PCI en 1937, principalement à la suite d’une réflexion tourmentée sur l’expérience de l’État soviétique, il en vint au fédéralisme européen en lisant Alexander Hamilton[6] (le plus important des pères fondateurs de la Constitution fédérale américaine de 1787) et des fédéralistes contemporains (notamment de Luidi Einaudi[7] et de Lionel Robbins[8]), ainsi que des théoriciens modernes et contemporains de la raison d’État[9] (en particulier Hegel, Ranke, Trietschke, Seeley, Max Weber, Meineke et Fueter). Il est resté engagé en faveur de cette idée jusqu’à sa mort qui survint en 1986, alors qu’il était depuis dix ans membre de l’assemblée parlementaire des communautés européennes puis du Parlement européen.

Ernesto Rossi,[10] qui fut l’un des fondateurs et principaux animateurs de Justice et liberté, puis du Parti d’action, et qui avait déjà entamé une réflexion lucide sur le thème des États-Unis d’Europe en 1937, apporta une contribution importante à la rédaction du Manifeste. Le texte du Manifeste est également le résultat d’un large débat, durant plusieurs mois, avec Eugenio Colorni[11] et son épouse Ursula Hirschmann, débat auquel participa un groupe de confinés qui donnèrent leur adhésion au Manifeste, à savoir Dino Roberto, Enrico Giussani, Giorgio Braccialarghe, Arturo Buleghin et l’étudiant slovène Lakar.

Immédiatement après la rédaction du Manifeste, ses auteurs commencèrent à diffuser ses thèses dans les milieux de la Résistance et jetèrent ainsi les bases de la constitution du MFE, qui aurait dû constituer l’entité politique indispensable au succès de la bataille pour la fédération européenne.

Dès juillet 1941, une première version dactylographiée du Manifeste (dont le texte, écrit par Rossi sur du papier à cigarettes, avait été transféré sur le continent caché dans un poulet par Ursula Hirschmann, Ada Rossi – la femme d’Ernesto – et les sœurs de Spinelli, Fiorella et Gigliola, qui avaient accès à l’île de Ventotene). Elle a commencé à circuler à Rome, à Milan, puis un peu partout, au point qu’on en a trouvé des traces en Suisse dès 1942, et en France la même année, où elle a été connue de Silvio Trentin[12] et, en 1943, dans les milieux antinazis allemands, où une traduction réalisée par Hirschmann a été diffusée.

Le travail politique accompli au cours des deux années suivant la rédaction du Manifeste, et qui à partir de mai 1943 put utiliser l’important outil que représenta la publication clandestine de L’Unità Europea,[13] déboucha pendant les quarante-cinq jours de Badoglio, au cours desquels Spinelli et Rossi furent libérés, sur la fondation formelle du MFE. Cela s’est produit précisément lors d’une conférence clandestine qui s’est tenue dans la maison de Mario Alberto Rollier les 27 et 28 août 1943 à Milan, à laquelle ont participé Spinelli, Rossi, Colorni, Leone Ginzburg, Ursula Hirschmann, Ada Rossi, Mario Alberto Rollier, Rita Rollier, Gigliola Spinelli, Fiorella Spinelli, Franco Venturi, Guglielmo Jervis, Vindice Cavallera, Manlio Rossi Doria, Vittorio Foa, Enrico Giussani, Dino Roberto, Giorgio Braccialarghe, Arturo Buleghin, Arialdo Banfi, Giangio Banfi, Luisa Usellini et l’architecte Belgioioso. Manquaient à l’appel Guglielmo Usellini et Cerilo Spinelli (qui, avec Colorni, dirigeait l’impression clandestine de L’Unità Europea) car ils avaient été arrêtés entre fin juillet et début août alors qu’ils distribuaient des tracts contenant une invitation à se préparer à la guerre contre les nazis.[14] La conférence s’est conclue par l’approbation d’un document qui traduisait en indications programmatiques et organisationnelles les orientations contenues dans le Manifeste et dans les autres écrits fédéralistes élaborés entre-temps, et qui précisait entre autres de façon définitive, en clôturant un débat qui s’était tenu parmi les fédéralistes après la rédaction du Manifeste, que le MFE ne devait pas être un parti mais un mouvement ouvert aux membres de tous les courants politiques démocratiques, et strictement autonome par rapport aux partis.

C’est la base sur laquelle le MFE a développé son action politique à partir de la résistance armée après le 8 septembre (période au cours de laquelle trois des fondateurs sont morts : Eugenio Colomi, Leone Ginzburg, Guglielmo Jervis) jusqu’à aujourd’hui. Sous la direction de Spinelli jusqu’au début des années 1960, puis sous celle de Mario Albertini jusqu’à sa mort en 1997, il est devenu le plus important des mouvements pour l’unité européenne, apportant une contribution décisive à la constitution (en 1946) et à l’activité de l’Union des fédéralistes européens, le mouvement supranational réunissant tous les fédéralistes européens, puis à la constitution (en 1948) et à l’activité du Mouvement européen.[15] En effet, le MFE a toujours défendu avec une constance inébranlable la création d’un véritable État fédéral européen (qui engloberait progressivement toute l’Europe) et la convocation d’une assemblée constituante européenne démocratiquement représentative comme méthode irremplaçable pour la réalisation effective d’une l’union irréversible de l’Europe. En outre, grâce à sa capacité théorique d’analyser les problèmes que posaient l’union de l’Europe et à sa capacité pratique de mobiliser à la fois l’opinion publique et les forces politiques et économico-sociales intéressées par l’unité européenne, il a joué un rôle de leader incontesté au niveau supranational dans la lutte pour la construction ascendante de l’unité européenne.

Pour comprendre ce rôle, il est maintenant nécessaire de connaître dans leur essence les principes directeurs du MFE tels que contenus dans le Manifeste et d’autres écrits fédéralistes de la Résistance italienne.[16]

Si l’on veut résumer en une formule l’aspect novateur du message du MFE, je pense qu’il faut souligner, comme l’a fait Norberto Bobbio dans l’article mentionné à la note 16, qu’avec Spinelli l’idée de la fédération européenne s’est transformée pour la première fois en un programme politique concret. En d’autres termes, un lien organique a été établi entre une clarification théorique, extrêmement lucide et de grande portée, des raisons pour lesquelles la fédération européenne devait être réalisée et les indications stratégiques et organisationnelles précises qui devaient guider l’action d’un mouvement politique dont le seul objectif était le fédéralisme supranational. La solidité de ce discours permettra au MFE et aux partenaires européens qui lui sont liés et influencés de se présenter dorénavant avec une physionomie autonome par rapport aux organisations politiques traditionnelles et d’exercer une influence effective sur le processus d’unité européenne après la guerre. Pour bien comprendre cela, il est nécessaire de faire une distinction analytique entre les aspects théoriques et les aspects stratégiques et organisationnels des thèses du Manifeste.

En ce qui concerne l’aspect théorique, son originalité se résume à la conviction que la création d’une fédération européenne ― considérée comme un irremplaçable premier pas historique vers la construction d’une fédération mondiale ― constitue l’objectif politique prioritaire de notre temps, condition sine qua non pour éviter la fin de la civilisation et le retour à la barbarie. Cette conviction peut être résumée en trois arguments.

En premier lieu, on reprend les thèses fondamentales du socialisme libéral[17] de Carlo Rosselli, orientées vers la recherche d’une synthèse entre le système libéral-démocratique, qui a trouvé aux États-Unis d’Amérique sa plus importante réalisation, et les exigences de solidarité et de justice sociale exprimées par le socialisme dans ses différents courants. Fondamentalement, on pense que, pour faire prévaloir durablement l’intérêt général sur les conflits entre intérêts corporatifs (définis comme "sectionnels" dans la terminologie de l’époque), et donc pour conjurer la tendance des grandes masses à rechercher une stabilité apparente dans le totalitarisme, la voie principale consiste à intégrer un régime libéral-démocratique plus avancé (surtout en ce qui concerne la participation populaire et les autonomies locales) à un régime d’économie mixte. Cela implique l’attribution à l’État et aux autres organismes publics des fonctions économiques nécessaires à la création de l’égalité des chances pour tous (socialisation des monopoles, redistribution de la propriété foncière, création d’un système scolaire qui assure l’éducation des jeunes les plus aptes et non des plus riches, assurances sociales obligatoires, etc.), tout en laissant le reste à la libre concurrence et à l’initiative individuelle et en favorisant leur développement.

Cette orientation implique évidemment le rejet non seulement du totalitarisme fasciste, mais aussi de l’alternative totalitaire communiste, qui sacrifie le besoin de liberté à celui de justice sociale. On constate qu’au-delà des moyens concrets proposés pour concilier liberté et justice sociale, qui doivent être actualisés à la lumière de l’expérience historique concrète, ce discours reste pleinement pertinent. Il suffit de dire que l’une des raisons fondamentales généralement invoquées pour demander que l’intégration européenne progresse vers une pleine unité politico-démocratique tourne précisément autour de la nécessité de préserver et de renforcer, dans le contexte de la mondialisation néo-libérale, l’originalité du modèle social européen visant à concilier compétitivité, efficacité et solidarité.[18]

Les thèses libérales-socialistes, et c’est le deuxième argument, sont intégrées par le dépassement de l’internationalisme, clarifié de façon magistrale par l’introduction de Colorni aux Problèmes de la Fédération européenne. L’internationalisme[19] est une orientation propre aux grandes idéologies qui, à partir de la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire de la Révolution française, ont déclenché des processus de changement profond dans les structures de l’État moderne. Ces idéologies sont le libéralisme, la démocratie et le socialisme (dans ses versions social-démocrate et communiste), qui ont leur base idéologique directe et indirecte dans la poussée émancipatrice et universaliste des Lumières. La composante internationaliste de ces idéologies s’exprime dans l’orientation cosmopolite, c’est-à-dire dans la conception des valeurs de liberté, d’égalité et de justice sociale comme des principes universels qui tendent à être valables pour le monde entier, ainsi que dans la théorie de la primauté de la politique intérieure. Il s’agit d’une conception des relations internationales, des causes de la guerre et des moyens de parvenir à la paix, selon laquelle la guerre dépend essentiellement de certaines structures internes des États et par conséquent l’on ne parviendra à éliminer la guerre et à établir un système de relations pacifiques durables entre les États que si l’on dépasse ces structures internes.

Les idéologies libérales, démocratiques et socialistes divergent fortement lorsqu’il s’agit d’identifier les structures internes comme la racine de la politique du pouvoir. Concrètement, la pensée libérale identifie la cause fondamentale des guerres dans la structure politique aristocratique-absolutiste et dans la structure économique mercantiliste-protectionniste et elle attend, par conséquent, que l’émergence de gouvernements représentatifs et la séparation des pouvoirs, d’une part, et le développement du commerce international, d’autre part, éteignent les tendances belliqueuses des États ; la pensée démocratique remet en question le caractère autoritaire des gouvernements et voit donc la paix comme la conséquence automatique de l’établissement de la souveraineté populaire ; la pensée socialiste, enfin, voit dans l’exploitation des travailleurs dans le capitalisme moderne la cause ultime de l’impérialisme et des guerres, et désigne donc la lutte pour la justice sociale comme le moyen de surmonter l’antagonisme entre les classes et d’établir en même temps la paix. Au-delà de ces différences, le noyau commun de l’approche internationaliste consiste en la conviction qu’un monde d’États libéraux et, respectivement, démocratiques et socialistes serait guidé par des idées libérales et, respectivement, démocratiques et socialistes, et impliquerait donc l’élimination des phénomènes associés à la politique de puissance qui dépendent de la réalisation encore incomplète ou non universelle des principes d’organisation interne de l’État affirmés par ces idéologies.

La critique fédéraliste de l’internationalisme se fonde sur le discours de Kant sur la paix perpétuelle,[20] qui combine une orientation cosmopolite avec les enseignements du réalisme politique. Elle reconnaît ainsi un lien indissociable entre la politique de puissance et la structure anarchique de la société des États fondée sur leur souveraineté absolue, et souligne que l’anarchie internationale, en imposant la primauté de la sécurité (c’est-à-dire la loi de la raison d’État) sur toutes les autres exigences, constitue un obstacle à la pleine mise en œuvre des principes des grandes idéologies émancipatrices. D’où la conviction que, pour construire la paix, les luttes inspirées par les idéologies internationalistes ne sont pas suffisantes, car elles visent fondamentalement des changements internes, alors que, sur le plan international, leurs expressions organisationnelle et institutionnelle sont constituées pour la société civile d’associations internationales, et au niveau politique d’organisations internationales (la Société des Nations puis l’ONU) qui ne dépassent pas les relations entre gouvernements nationaux. Il faudrait plutôt surmonter l’anarchie internationale en tissant des liens fédéraux qui abolissent la souveraineté absolue des États.

Le troisième argument concerne l’actualité historique de la construction de la fédération européenne considérée comme le problème central de notre époque. En substance, Spinelli, Rossi et Colorni ont développé et porté aux conclusions les plus rigoureuses et les plus avancées, à ce moment historique, le discours initié par Einaudi en 1918 et approfondi par les fédéralistes britanniques dans les années 30, sur la crise de l’État-nation comme cause profonde des maux de l’époque et sur la construction de la fédération européenne comme moyen irremplaçable de reprendre la marche de l’histoire vers le progrès. Le concept de crise de l’État-nation, qui vient occuper dans la théorie fédéraliste la place centrale qu’occupait le concept de crise du capitalisme dans la théorie socialiste et communiste, devient le fil conducteur qui permet de formuler, par rapport à l’époque des guerres mondiales et du totalitarisme, et donc finalement par rapport au sens global de l’histoire contemporaine, une interprétation originale et autonome par rapport à celles que proposent les idéologies dominantes, c’est-à-dire de surmonter leurs insuffisances qui les rendent incapables de saisir la centralité du problème de la fédération européenne.[21]

Réduit à sa plus simple expression, le concept de crise de l’État-nation en Europe met en évidence la contradiction – exacerbée par le protectionnisme, qui trouve son fondement dans la souveraineté absolue des États entre l’évolution du mode de production industriel, lequel, en réalisant une interdépendance croissante au-delà des barrières nationales, pousse à la création d’entités étatiques de dimensions continentales et, tendanciellement, à l’unification de l’humanité, et les dimensions historiquement dépassées des États-nations souverains. C’est précisément cette contradiction qui est la racine profonde des guerres mondiales et du totalitarisme fasciste. Si, en termes kantiens, les guerres sont en général la conséquence de l’anarchie internationale, les guerres mondiales apparaissent, en termes historiques concrets, comme la tentative de la plus grande puissance du continent d’apporter une solution impériale-hégémonique à la nécessité de surmonter, par l’unité européenne, les dimensions inadéquates des États-nations, qui les condamnent à la décadence. Dans ce contexte, le totalitarisme fasciste apparaît comme la réponse de la droite antidémocratique (celle de la gauche étant le totalitarisme communiste, qui cependant n’a pas réussi dans les pays les plus avancés d’Europe et qui, en fait, contribue objectivement à la victoire du fascisme) à la situation de chaos économique et social qui émerge dans les pays où le phénomène général de la crise de l’État-nation est particulièrement aigu (également en raison de l’absence de la bouée de sauvetage que représente la possession de vastes empires coloniaux). Mais le totalitarisme fasciste est également considéré comme l’indispensable outil d’une politique étrangère expansionniste exaspérée, et le racisme lui-même se révèle être l’idéologie fonctionnelle de la domination permanente d’une nation sur les autres nations européennes.

Les conséquences désastreuses du système de souveraineté nationale absolue indiquent, pour les fédéralistes, qu’il existe désormais une inconciliabilité structurelle entre le maintien de ce système et le développement en direction de la liberté, de la démocratie et de la justice sociale. D’où l’affirmation claire et nette que la fondation de la fédération européenne est l’objectif politique prioritaire, le préalable par rapport aux luttes pour le renouvellement interne de l’État-nation. D’où la conviction que si la construction de la fédération européenne ne commence pas après la défaite du fascisme, le nationalisme protectionniste et le conflit endémique entre les États-nations reviendront inéluctablement au premier plan, et les acquis libéraux, démocratiques et socialistes resteront structurellement précaires jusqu’à ce qu’ils soient effacés une fois de plus par le totalitarisme. Sur la base de ces considérations, les fédéralistes en viennent donc à identifier, cette thèse constituant le message fondamental du Manifeste de Ventotene, une nouvelle ligne de partage entre les forces du progrès et celles du conservatisme. Elle ne s’identifie plus à la ligne traditionnelle de la plus ou moins grande démocratie, de la plus ou moins grande justice sociale à réaliser au sein des États, mais à la ligne qui sépare les défenseurs de la souveraineté nationale absolue des partisans de son dépassement par le fédéralisme supranational.

Le discours théorique sur la priorité de l’objectif de la fédération européenne sur ceux indiqués aux idéologies internationalistes est complété, comme mentionné ci-dessus, par un discours stratégique-organisationnel qui s’efforce de clarifier les conditions nécessaires pour que la lutte pour la fédération européenne soit menée de manière non-vague, avec des possibilités réelles d’affecter le développement historique. Ici, le point de référence fondamental est l’enseignement de Machiavel sur la tendance du pouvoir à se protéger lui-même[22]. Construire la fédération européenne signifie transférer une partie substantielle du pouvoir des institutions nationales aux institutions supranationales. Il est donc naturel que les classes détenant le pouvoir politique national, même si elles appartiennent à des courants idéologiques internationalistes, tendent irrésistiblement à conserver leur pouvoir et s’orientent vers la coopération internationale sur une base confédérale plutôt que vers le fédéralisme, qui implique le transfert de souveraineté. De la prise de conscience de cet obstacle découlent quelques indications pour la lutte fédéraliste qui se préciseront progressivement pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre. Dans les écrits que nous considérons ici, l’accent est mis avant tout sur la nécessité de créer une force politique fédéraliste, autonome par rapport aux gouvernements et aux partis nationaux et donc capable de les pousser à faire ce qu’ils ne feraient pas spontanément. Il est précisé que le mouvement fédéraliste doit avoir pour seul objectif une fédération européenne et qu’il doit viser à rassembler tous ceux qui acceptent cet objectif comme prioritaire, quelles que soient leurs orientations idéologiques ; qu’il doit avoir une structure supranationale, afin d’imposer un programme et une discipline communs à tous les fédéralistes d’Europe ; et qu’il doit être capable de mobiliser l’opinion publique. Il est également précisé que les résistances nationales à la création de la fédération européenne ne peuvent être surmontées que dans des situations de crise aiguë des appareils de pouvoir nationaux et à condition qu’intervienne une force politique fédéraliste capable d’exploiter les impasses dans lesquelles se trouvent les classes politiques nationales et d’imposer l’attitude pro- ou anti-fédération comme critère fondamental de division. Sur la base de ces indications générales, lorsqu’il s’agira de la lutte concrète pour la fédération européenne après la guerre, il apparaîtra clairement que la lutte fédéraliste doit exploiter les contradictions auxquelles sont confrontés les gouvernements nationaux en raison de l’insuffisance d’une politique d’unification européenne qui hésite à aborder la question cruciale du transfert de souveraineté. Dans ce contexte, la demande permanente d’une assemblée constituante européenne va émerger comme une alternative à la méthode des conférences diplomatiques.[23]


[1] À l’occasion du 80e anniversaire du Manifeste de Ventotene, nous publions ici la traduction d’une intervention de Sergio Pistone lors de la conférence « Visions d’Europe dans la Résistance » qui s’est tenue à Gênes l’année dernière et dont les actes seront imprimés plus tard cette année.

[2] Voir : W. Lipgens (ed.) Europa-Foederationsplaene der Widerstandsbewegungen 1940-1945, München, Oldenbourg, 1968 ; Id.(ed.) Documents on the History of European Integration, Volume 1, Continental Plans for European Union 1939-1945, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1985 ; S. Pistone (ed.) L’idea dell’unificazione europea dalla prima alla seconda guerra mondiale, Torino, Fondazione Luigi Einaudi, 1975 ; Id, L’Italia e l’unita europea, Torino-Bologna, Loescher, 1982 ; Federazione Italiana Associazioni Partigiane, L’idea di Europa nel movimento di liberazione 1940-1945, Roma, Bonacci, 1986 ; R. Cinquanta, "Partigiani di tutta Europa, unitevi !"- L’ideale dell’Europa unita nelle riviste clandestine della Resistenza italiana, Bologna, Il Mulino, 2020.

[3] Il convient de rappeler qu’en janvier 1945, dans la Florence nouvellement libérée, l’Association des fédéralistes européens a été créée à l’initiative de Paride Baccarini, avec pour membres, entre autres, Piero Calamandrei, Giacomo Devoto et Enzo Enriquez Agnoletti. L’AFE fut incorporée, peu après la fin de la guerre, dans le MFE. Cf. P. Graglia, Altiero Spinelli, Bologne, Il Mulino, 2008, pp. 284-293.

[4] Cf. S. Pistone, La prospettiva federale della Dichiarazione Schuman, L’Unità Europea, 35 n. 3, 2010.

[5] Sur Altiero Spinelli en général et sur la genèse du Manifeste de Ventotene, voir les écrits suivants de Spinelli : Come ho tentato di diventare saggio, Bologna, Il Mulino, 2006 ; Discorsi al Parlamento europeo 1976-1986, édité par P.V. Dastoli, Bologna, Il Mulino, 1981 ; Diario europeo, 1948-1969, Diario europeo, 1970-76, Diario europeo, 1976-1986, édité par  E. Paolini, Bologna, Il Mulino, 1989, 1991, 1992 ; Il progetto europeo, Bologna, Il Mulino, 1985 ; Una strategia per gli Stati Uniti d’Europa, édité par S. Pistone, Bologna, Il Mulino, 1989 ; L’Europa tra Ovest e Est, édité par C. Merlini, Bologna, Il Mulino, 1990 ; La crisi degli Stati nazionali, édité par L. Levi, Bologna, Il Mulino, 1991 ; Il Manifesto di Ventotene, Bologna, Il Mulino, 1991 ; Machiavelli nel secolo XX – Scritti del confino e della clandestinità. 1941-1944, édité par P. Graglia, Bologna, Il Mulino, 1993 ; La rivoluzione federalista. Scritti 1944-1947, édité par P. Graglia, Bologna, Il Mulino, 1996 ; Europa terza forza. Scritti 1947-1954, édité par P. Graglia, Bologna, Il Mulino, 2000. Cf. aussi: E. Paolini, Altiero Spinelli. Appunti per una biografia, Bologna, Il Mulino, 1988 ; Id. Altiero Spinelli. Dalla lotta antifascista alla battaglia per la Federazione europea, Bologna, Il Mulino, 1996 ; L. Levi (édité par), Altiero Spinelli and federalism in Europe and in the world, Milano, F. Angeli, 1990 ; L. Angelino, Le forme dell’Europa. Spinelli o della federazione, avec une préface de T. Padoa-Schioppa, Genova, Il Melangolo, 2003 ; P. Graglia, Altiero Spinelli, op. cit. ; U. Morelli (édité par), Altiero Spinelli: il pensiero e l‘azione per la federazione europea, Milano, Giuffrè, 2010 ; C. Rognoni Vercelli, P.C. Fontana e D. Preda (édité par), Altiero Spinelli, il federalismo europeo e la Resistenza, Bologna, Il Mulino, 2012.

[6] Cf. Alexander Hamilton, John Jay et James Madison, Le Fédéraliste (1788), Paris, Classiques Garnier, 2012, ISBN 978-2-8124-0565-5.

[7] Spinelli a pu lire deux articles d’Einaudi contenant une critique fédéraliste de la Société des Nations, rédigés en 1918 dans Il Corriere della Sera. Ces articles ont ensuite été rassemblés dans L. Einaudi, La guerra e l’unità europea, Milano, Comunità, 1948. Voir aussi S. Pistone, Le critiche di Einaudi e di Agnelli e Cabiati alla Società delle Nazioni nel 1918, in S. Pistone (a cura di), L’idea dell’unificazione europea dalla prima alla seconda guerra mondiale, op. cit., et U. Morelli, Contro il mito dello Stato sovrano. Luigi Einaudi e l’unità europea, Milano, F. Angeli, 1990.

[8] Cf. L. Robbins, The Economic Causes of War, Jonathan Cape, Londres, 1939. Voir aussi : Id., Il federalismo e l’ordine economico internazionale (qui contient les écrits fédéralistes les plus importants de Robbins), a cura di G. Montani, Bologna, Il Mulino, 1985 ; F. Rossolillo, La scuola federalista inglese, in S. Pistone, L’idea dell’unificazione europea dalla prima alla seconda guerra mondiale, op. cit..

[9] Cf. S. Pistone, F. Meinecke e la crisi dello Stato nazionale tedesco, Torino, Giappichelli, 1969 ; Id. (édité par), Politica di potenza e imperialismo. L’analisi dell’imperialismo alla luce della  dottrina della ragion di Stato, Milano, F. Angeli, 1973 ; Id., Ragion di Stato, Relazioni internazionali, Imperialismo, Torino, CELID, 1984 ; Id., Political Realism, Federalism and the Crisis of World Order, The Federalist, 58, n.1, (2016) ; M. Albertini e S. Pistone, Federalism, raison d’état and peace, The Altiero Spinelli Institute for Federalist Studies, Pavia, 2001.

[10] Cf. E. Rossi, Miserie e splendori del confino di polizia. Lettere da Ventotene, 1939-1943, édité par M. Magini, Milano, Feltrinelli, 1981 ; G. Armani, Ernesto Rossi, un democratico ribelle, Parma, Guanda, 1973 ; G. Fiori, Una storia italiana. Vita di Ernesto Rossi, Torino, Einaudi, 1997 ; L. Strik Lievers (édité par), Ernesto Rossi. Economista, federalista, radicale, Venezia, Marsilio, 2001 ; E. Rossi, Gli Stati Uniti d’Europa (1944), édition anastatique par S. Pistone, publiée par le Conseil Européen du Conseil Régional du Piémont, Turin, Celid, 2004 ; A. Braga, Un federalista Giacobino. Ernesto Rossi pioniere degli Stati Uniti d’Europa, Bologna, Il Mulino, 2001 ; A. Braga et S. Michelotti (édité par), Ernesto Rossi. Un democratico europeo, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2009.

[11] Sur Eugenio Colorni, tué par les fascistes en mai 1944, voir L. Solari, Eugenio Colorni, ieri e sempre, Venezia, Marsilio, 1980 et F. Zucca (édité par), Eugenio Colorni federalista, Manduria, Lacaita, 2011.

[12] Sur Trentin voir C. Malandrino, Critica dello Stato-nazione ed Europa nel pensiero federalista di Silvio Trentin, in C. Rognoni Vercelli, P. G. Fontana et D. Preda, Altiero Spinelli, il federalismo europeo e la Resistenza, op. cit..

[13] Cf. S.Pistone, “L’Unità Europea”, giornale del Movimento Federalista Europeo, in D. Preda, D. Pasquinucci, L. Tosi (a cura di), Le riviste e l’integrazine europea, Padova, Cedam, 2016. La collection de L’Unità Europea (1943-1954) a été republié dans une édition anastatique sous la direction de S. Pistone, de la Commission de l’Europe du Conseil Régional du Piémont en 2000 auprès de la CELID.

[14] Sur la fondation et sur l’histoire du MFE voir en particulier : M. Albertini, A. Chiti-Batelli, G. Petrilli, Storia del federalismo europeo, édité par E. Paolini, Torino, ERI, 1973 ; L. Levi e S. Pistone, Trent’anni di vita del MFE, Milano, F. Angeli, 1973 ; S. Pistone (édité par), I movimenti per l’unità europea. 1945-1954, Milano, Jaca Book, 1992 ; Id. (édité par), I movimenti per l’unità europea. 1954-1969, Pavia, Università di Pavia, 1996 ; Id. Europeismo, in L’eredità del Novecento, Roma, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, 2000 ; L. Levi et U. Morelli, L’unificazione europea, Torino, CELID, 1994 ; A. Landuyt et D. Preda (a cura di), I movimenti per l’unità europea. 1970-1986, Bologna, Il Mulino, 2000 ; C. Rognoni Vercelli, Mario Alberto Rollier. Un valdese federalista, Milano, Jaca Book, 1991 ; S. Pistone, Seventy Years of the European Federalist Movement (1943-2013, The Federalist, 55 n.1 (2013) ; S. Pistone, The Union of European Federalists, Milano, Giuffrè, 2008 ; D. Preda (édité par), Altiero Spinelli e i movimenti per l’unità europea, Padova, Cedam, 2010.

[15] Cf. P. Caraffini, Costruire l’Europa dal basso. Il ruolo del Consiglio Italiano del Movimento Europeo (1948-1985), Bologna, Il Mulino, 2008.

[16] Le texte du Manifeste dont il est question ici a été publié clandestinement à Rome en janvier 1944, accompagné de deux essais extraordinaires de Spinelli, Gli Stati Uniti d’Europa e le varie tendenze politiche (écrit dans la seconde moitié de 1942), et Politica marxista e politica federalista (écrit entre 1942 et 1943). Le volume intitulé Problemi della federazione europea porte les initiales A.S. et E.R., et a été édité par Eugenio Colorni, qui a également écrit une préface très perspicace, et dont le nom n’apparaît pas avec ceux de Spinelli et Rossi pour des raisons de lutte clandestine. Les deux essais de Spinelli et l’introduction de Colorni, outre leur valeur en soi, permettent de mieux comprendre l’originalité des thèses contenues dans le Manifeste par rapport aux idéologies politiques dominantes. Il existe une reproduction anastatique du volume de 1944 du Conseil européen de la Région Piémont (CELID, Turin, 2000) qui contient également le texte de la conférence que Norberto Bobbio a donnée à Milan le 21 octobre 1973 à l’occasion du trentième anniversaire de la fondation du MFE. Ce texte contient en effet un cadrage exceptionnellement lucide des thèses élaborées par le MFE dans le contexte du débat politique et culturel de la Résistance. Le volume de 1944 a également été publié en 2006 dans l’Oscar Mondatori sous le titre ll Manifesto di Ventotene, avec une introduction de Tommaso Padoa Schioppa et un essai de L. Levi.

[17] Cf. C. Rosselli, Socialismo liberale, édité par J. Rosselli, avec une préface de A. Garosci, Torino, Einaudi, 1973 ; G. Calogero, Difesa del Liberalsocialismo ed altri saggi, édité par M. Schiavone et D. Cofrancesco, Milano, Marzorati, 1972 ; P. Graglia, Unità europea e federalismo. Da “Giustizia e Libertà” ad Altiero Spinelli, Bologna, Il Mulino, 1996.

[18] Voir en particulier le Livre blanc de Jacques Delors, « Pour entrer dans le XXIe siècle - Croissance, compétitivité, emploi », Documentation française, Paris, 1994, ISBN 978-2-8409-8004-9, et G. Borgna (édité par) Il modello sociale nella Costituzione europea, Bologna, Il Mulino, 2004.

[19] Sur la critique fédéraliste de l’internationalisme voir en particulier : L. Levi, L’internationalisme ne suffit pas. Internationalisme marxiste et fédéralisme, Lyon, Fédérop, 1984 ; Id., Internazionalismo, in Enciclopedia delle Scienze Sociali, Roma, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, 1996 ; C. Malandrino, Federalismo. Storia, idee, modelli, Roma, Carocci, 1998.

[20] Cf. I. Kant, La pace, la ragione, la storia, édité par M. Albertini, Bologna, Il Mulino, 1985.

[21] Cf. M. Albertini, Il federalismo, Bologna, Il Mulino, 1995 ; Id., Nazionalismo e federalismo, Bologna, Il Mulino, 1999 ; Id., Una rivoluzione pacifica. Dalle nazioni all’Europa, Bologna, Il Mulino, 1999.

[22] Cf. S. Pistone, La ragion di Stato, la pace e la strategia federalista, Il Federalista, 43 n. 1 (2001).

[23] Cf. A. Spinelli, Una strategia per gli Stati Uniti d’Europa, op. cit., et S. Pistone, La strategia per la federazione europea, Piemonteuropa, n. 1-2, 2011.

 

 

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