X année, 1968, Numéro unique, Page 45

 

 

MYTHES ET REALITE DES PARTIS POLITIQUES EN ITALIE
 
 
Dans Critica sociale du 5 juillet 1968, D’Ottavi et Pavese ont relevé quelques graves disfonctionnements qui caractérisent le parti démocratique auquel ils sont inscrits. En marge de leur discours, et afin de le compléter utilement, je voudrais ici mettre en lumière un autre aspect important de cette cristallisation idéologique et politique qui concerne, malheureusement, tous les partis qui se situent dans le cadre d’une conception démocratique de l’Etat et du pouvoir. Il s’agit, bien entendu, d’observations qu’il faudrait vérifier au moyen d’une analyse sociologique bien plus scientifique que ces notes succinctes, qui, entre autres choses, ont été occasionnées par un épisode de la vie des sections digne de la chronique et non de l’histoire, même s’il est tout à fait significatif sous bien des rapports. J’en viens aux faits. Il y a quelque temps, dans l’une des sections du parti où je milite, on a procédé au renouvellement du comité directeur. La section compte environ cent vingt adhérents. Vingt-six d’entre eux seulement étaient présents à l’assemblée. Le comité sortant leur a proposé une liste de noms à approuver à main levée. Cet usage me paraissant peu démocratique, j’ai demandé, avec un autre, que le vote se déroulât dans le secret voulu et après seulement que chacun des membres proposés — ou quelques-uns d’entre eux — eût motivé sa candidature par un discours politique.
Devant une demande aussi naturelle, les deux courants présents dans la section se sont dressés avec une rage mal dissimulée. Leurs représentants m’ont fait remarquer que le fait même que l’assemblée générale des adhérents avait été convoquée pour approuver la « liste » constituait un acte de démocratie ; que la section, sociologiquement prolétarienne,[1] n’avait pas de temps à perdre avec les bavardages fumeux de « ceux de Rome » ; qu’en outre sa tâche était administrative et non politique ;[2] et enfin, qu’en ce qui concerne les courants, le comité était composé de membres des deux courants présents dans la section. L’épisode, de plus en plus fréquent dans les partis soi-disant « démocratiques », a valeur de paradigme indépendamment des indignations faciles d’ordre éthique, pour toute une série de raisons. Avant tout, pourquoi les représentants des deux courants qui, sur le plan national, semblent parler et agir de façon si dissemblable se sont-ils unis pour donner la vie à un comité équivoque et dépolitisé ? Et comment se fait-il qu’avec une décision aussi importante à l’ordre du jour dix pour cent à peine des adhérents de la section aient été présents ? Et enfin pourquoi un discours aussi disqualifié que celui qui ne voit dans les différenciations de courants rien de plus que des abstractions fumeuses trouve-t-il un impressionnant écho parmi les quelques responsables de section ? La réponse peut être fournie en partie par un examen rapide des discours et des fonctions « réelles » de ces derniers. En apparence, ils semblent un peu les victimes de la section et ils se présentent constamment comme tels dans leurs attitudes.
Du montent que « les autres » ne se font jamais voir, c’est à eux, en effet, de payer le loyer du local, de s’occuper des cotisations, d’organiser le recrutement des scrutateurs et des représentants de liste pendant la campagne électorale, de trancher les petits problèmes quotidiens de la zone où opère la section : fréquence des trolleybus qui relient le quartier au centre, éclairage de telle venelle, cercle récréatif, etc. Il s’agit de questions de peu d’importance, mais qui toutefois exigent une telle perte de temps, surtout quand ils sont peu à devoir s’en occuper, qu’on ne trouve plus de place pour les sujets politiques plus généraux. Et les motivations idéologiques ne tardent pas à justifier une pratique quotidienne de plus en plus répandue : d’un côté, dit-on, il y a les problèmes concrets, ceux qui font suer sang et eau et qui exigent des pressions quotidiennes sur tel ou tel adjoint, des communications téléphoniques à n’en plus finir, une présence constante de la section, quelques sacrifices économiques ; de l’autre, il y a « les grands problèmes », ceux du centre-gauche, de la politique étrangère, de la programmation économique — on ne peut plus importants mais en dehors de la perspective des gens « simples » de la section qui veulent voir avant tout les choses « pratiques » et qui, en tout cas, décideront en congrès ce qu’il faut penser des Américains au Vietnam et du Marché commun. Il est inutile de s’efforcer d’amener ces « braves gens » à reconnaître que, par exemple, les problèmes d’urbanisme d’un quartier ne peuvent être résolus que dans le cadre plus large des problèmes de la ville et que ceux-ci, à leur tour, impliquent un choix politique précis sur le type de ville qu’on veut réaliser — touristique, commerciale, industrielle, portuaire — choix qui, de son côté, s’insère dans un développement logique en politique nationale et internationale. Il s’agit, en effet, d’une exigence qui ne peut être comprise que par quelques personnes — par exemple le conseiller municipal ou le sénateur de la section — ; et il s’agit de personnes qui n’ont aucune envie de la discuter sérieusement.[3] Mais même si les quelques responsables disposaient des instruments culturels pour la comprendre à fond, ils devraient également la rejeter.
Les animateurs de la vie de la section, en effet, sont pour la plupart des ouvriers ou de petits bourgeois qui, grâce à tel ou tel dirigeant, ont obtenu de petits revenus de position dans le syndicat, dans les coopératives ou ailleurs et, dans bien des cas, des travailleurs non qualifiés qui doivent au conseiller municipal ou à l’adjoint les emplois typiques des protégés politiques — par exemple, garçon de courses, portier, standardiste etc. Viennent s’y ajouter ces quelques personnes qui le suivent par amitié ou en vertu d’un passé politique commun (« ils ont fait la résistance ensemble ») ou bien à cause du verre de vin ou de la partie de cartes qui rachète, au moins en partie, la solitude et l’anonymat de la banlieue, lugubre par essence et rendue plus lugubre encore par la spéculation immobilière ennemie du vert des jardins, des lieux de promenade. Les adhérents qui ne sont pas du nombre des premiers ne participent pas au climat de « grande famille » propre à la section, pour deux ordres de raisons. Avant tout, nombre d’entre eux n’ont pas besoin de faire partie de cette famille fictive, en tant que membres de la famille « réelle » des responsables susdits — il s’agit d’enfants et d’épouses, qui se montrent seulement pendant les congrès pour voter d’après les instructions du chef de famille — ; en second lieu, il y en a d’autres, comme le soussigné, qui après avoir « tenu le coup » pendant trois ennuyeuses soirées de réunion, au cours desquelles on a parlé de l’acquisition du moulin à café, de la bière et des actes de donation, n’ont pas eu le courage de se montrer le quatrième jour pour discuter du Coca-Cola. La fonction des responsables de la section, on le voit, est on ne peut plus dangereuse. Ils flattent la paresse naturelle de l’Italien moyen, ses bas instincts, sa démission de la pensée autonome, sa fausse et trompeuse « bonhomie » (« au fond, avec ou sans courants, nous sommes tous camarades ! »), creusant entre ce que Hegel aurait appelé l’universel abstrait (par exemple, les thèmes politiques les plus généraux) et le particulier abstrait (par exemple, les petits problèmes d’un quartier de la ville) un fossé de plus en plus difficile à combler, rebelle à toute médiation politique sérieuse et vraiment concrète — par exemple, celle de l’individu s’apercevant qu’il est un élément d’un organisme plus vaste : « nous construirons dans une zone donnée ce type d’école qui répond aux besoins d’une ville tertiaire comme doit l’être la nôtre, en vertu d’une division nationale et internationale des tâches et des compétences inspirée des idéaux de vie civilisée des hommes en société ».[4] Et, en outre, les responsables de la vie de la section créent autour du personnage politique dont ils doivent défendre les intérêts une sorte de civisme naïf et grossier et toutefois digne d’une étude psychologique et sociologique qui pourrait donner des résultats tout à fait inquiétants.
Le dirigeant, grâce à leur action de « conseillers occultes », doit apparaître aux yeux de la base d’un côté comme un simple militant de base qui, par hasard, s’est élevé plus que les autres ;[5] de l’autre, comme un chef charismatique, capable de décider les grands choix et d’apprécier ce qui est le bien pour la base du parti. Le simple militant doit pouvoir penser des adversaires : « avec vos arguments, vous ne nous en faites pas accroire, nous n’avons ni expérience ni culture pour pouvoir vous répondre comme il convient, mais l’un d’entre nous sait comment vous faire taire ». De là, l’identification avec celui qui est arrivé et la renonciation à un choix autonome, justement en vertu de cette identification. Si celui qui choisit aussi pour moi est comme moi, je peux tranquillement me fier à lui : en effet, il choisira comme je choisirais à sa place.[6]
Une fois expliquées les raisons du faible nombre de véritables responsables par rapport au total des adhérents et démasquées les fonctions des gardiens de la section, on se demande alors : comment se fait-il que les deux courants rivaux, lors de l’épisode susmentionné, ne se soient pas heurtés ? En vérité, dans ce cas particulier, ils se valent et par suite l’attitude commune à laquelle ils donnent lieu est semblable à celle de « respect mutuel » qui pour Schumpeter caractérise les oligopoles modernes. Une lutte de front leur fait courir le risque de devoir se compter chaque fois et du moment qu’aucun des deux rivaux n’est sûr de soi — à cause de ces nombreux adhérents qui ne font pas partie du nombre restreint de faux responsables — ils préfèrent transiger et « se partager »[7] pacifiquement la section, en la sauvegardant de déplaisantes intrusions d’autres courants. Il est intéressant de noter que le pacte est habituellement accompagné de nombreux tournants théoriques, par suite de quoi les représentants des deux courants « réconciliés », dans les rares discours politiques, sont portés à accentuer les aspects qui les rapprochent, reléguant les autres dans une discrète zone de pénombre. Et cela, dans chacune des très rares occasions où ils jugent opportun de parler de faits politiques et dans les bavardages suffisants où ils les commentent.[8]
Mais il y a un autre aspect de la question relatif à de plus amples propos sur le pouvoir. Les responsables des courants nationaux, en effet, ont besoin des bases régionales et locales, comme du soutien vital qui leur permet de remplir des fonctions politiques d’importance.[9] D’ordinaire, pour obtenir l’appui des périphéries, ils n’y regardent pas de si près et ne se perdent pas dans l’examen des titres de mérite que les potentats locaux — députés, conseillers municipaux, secrétaires de fédération — peuvent étaler. Ce qui compte pour les premiers, c’est le nombre de votes dont les seconds disposent au congrès ; sur le reste, on peut toujours s’entendre, aussi parce qu’en définitive les mots ne coûtent rien.
Les potentats locaux, d’autre part, reçoivent par l’investiture nationale de représentants du courant sur le plan local d’énormes avantages. Si le militant un tel, en effet, a quelque chose à dire sur les critères en fonction desquels un collègue du parti dirige le bureau X et pour cette raison s’adresse au leader national du courant, celui-ci ne fera que le renvoyer à son « agent » local. « Voyez avec lui ; c’est lui qui représente le courant à… ».
Et on ne peut pas lui donner tort, du moment qu’un leader ne peut pas suivre tous les problèmes particuliers et généraux. Seulement quelle garantie y a-t-il que le responsable local du courant soit ensuite vraiment en mesure d’acheminer les protestations et les desiderata de la base, en les transformant en programme politique effectif ? Malheureusement, dans la très grande majorité des cas, il n’yen a aucune !
Les courants qui détiennent un pouvoir démesuré à l’intérieur des partis (et à juste titre parce que seule la dialectique des positions opposées peut assurer un déroulement régulier de la vie démocratique d’une formation politique) ne se sont jamais posé le problème de l’ouverture à la base. Il en résulte que la vie des sections, dans ses mécanismes artificieux, est le paradis de la liberté, confrontée à la vie du courant. Celle-ci est en effet centrée le plus souvent sur deux ou trois responsables. C’est à eux de décider des comportements à adopter au conseil municipal ou provincial, dans tel ou tel office public. A leurs réunions, restreintes au maximum et très violentes font suite des conférences plus larges au cours desquelles les agents des sections, des syndicats, etc., sont appelés à ratifier les décisions des premiers, non sans avoir d’abord célébré le rite de la solidarité et prononcé l’hymne de fidélité aux « points du programme auxquels on ne saurait renoncer ». Lors des réunions ultérieures, ces sous-officiels zélés se chargent de porter à la connaissance de la base du courant les décisions qu’ils ont eu l’illusion d’avoir contribué à faire adopter. Il s’agit, c’est évident, de procédures plus simples ou plus complexes, suivant les cas, mais qui reproduisent presque toujours le même schéma de fond.
Si nous examinons donc la structure actuelle des partis et si nous tenons compte du fait que les décisions à prendre embrassent souvent des problèmes compliqués de politique économique, de droit, d’assistance hospitalière et que la ligne de démarcation entre fait technique et fait politique, c’est-à-dire entre moyens et fins, n’est pas rigide, la nature du moyen déterminant celle de la fin, l’organisation autoritaire que nous avons dénoncée ne serait pas même un mal si grand. Aujourd’hui, en effet, les adhérents des sections sont on ne peut plus loin de posséder les instruments culturels et techniques dont disposent les responsables politiques du parti. Quant aux « sous-officiels », il est bien qu’ils ne décident jamais, du moment que de leurs « chefs » ils n’ont appris que la liberté d’esprit et l’habitude du trafic d’influence. Par conséquent, sic stantibus rebus, le dernier espoir des démocrates est qu’il y ait au moins une compétition d’élites. Mais même celle-ci, comme on l’a vu dans l’épisode dont nous avons fait le point de départ de notre propos, reste une pieuse illusion.
Nous serions tentés, au point où nous en sommes, de localiser les carences de la section susdite dans l’incapacité des élites à remplir leur fonction d’aiguillon et dans la dangereuse tendance à s’allonger sur les rivages abrités des accords de sommet, dues l’une et l’autre aux hommes de moralité politique douteuse qui les composent et qui ont reçu des leaders nationaux l’investiture baronniale du courant. Il s’agirait dans ce cas d’ouvrir les yeux de ces derniers, en les invitant à surveiller d’un œil plus critique leurs agents régionaux, même au risque de perdre quelques tranches importantes de pouvoir. Seulement, c’est évident, un discours politique qui débouche sur une instance morale abstraite ne peut pas convaincre. Le problème est décidément différent et concerne les conditions qui permettent à une élite de remplir sa fonction naturelle et qui peuvent être résumées, à mon avis, en trois points :
— qu’il y ait, même si elles sont nécessairement peu claires et incapables de préfigurer des aboutissements politiques concrets, d’authentiques poussées de bas en haut, en mesure de mettre à nu les exigences les plus profondes de la base ;
— que les élites soient suffisamment élastiques pour accueillir de nouveaux éléments, non pas au moyen d’une simple « cooptation » mais grâce à un processus de lutte qui élimine les dirigeants incapables de s’adapter aux temps modernes et d’en comprendre les sollicitations les plus authentiques ;
— qu’il y ait quelque chose sur quoi décider ; en d’autres termes, qu’on puisse choisir entre les termes d’alternatives politiques réelles et non point faire des choix administratifs qui sont à la mesure de n’importe quel bureaucrate.
A la lumière de ce qui a été dit jusqu’à maintenant, la première de ces conditions n’est jamais vérifiée. Les protestations de la base sont acheminées, grâce à faction des animateurs de la vie des sections par le canal sans danger de l’abstrait particulier (par exemple, les égouts de la rue X). Il n’est pas rare qu’elle se permette de dire confusément et violemment ce qu’elle a sur le cœur mais l’habileté des faux responsables dévie toujours ce flot de paroles en direction d’hommes de paille ou d’ennemis inexistants. Quant à la deuxième condition, elle est simplement utopique. On n’entre dans le nombre restreint des officiels qu’après avoir donné de longues preuves sans équivoque de dextérité et de fidélité et, par suite, que par cooptation d’en haut, avec l’autorisation de gens qui connaissent bien la fable de Zeus et du père.[10]
Le troisième point, le plus important, ne se voit pas réserver un sort meilleur. Au sein de la structure internationale actuelle, en effet, avec les zones hégémoniques et coloniales créées par les deux blocs, tout choix d’envergure doit compter avec les décisions prises par les « grands de la terre ». Si un pays, par exemple, décide de se donner une structure industrielle, il ne peut qu’organiser un type d’école différent de celui qu’il organiserait s’il choisissait une structure agraire. Mais les Etats nationaux actuels peuvent-ils faire un choix de ce genre ? Ou ne doivent-ils pas se soumettre à la logique des blocs ? Et comment peuvent-ils moderniser leurs institutions universitaires s’ils ne savent pas pour quel type de société ils construiront de nouvelles écoles ? En dehors d’une vision supranationale des problèmes, il est même impossible, on le voit, de lancer une réforme de l’enseignement.
Les alternatives politiques réelles faisant défaut, reste un problème d’administration, purement et simplement. Dans cette situation, les groupes politiques, les classes, les hommes porteurs d’intérêts idéologiques déterminés, ne pouvant mettre en question les rapports de pouvoir internationaux, ne sont pas non plus en mesure de changer les équilibres nationaux. S’ils veulent survivre, ils n’ont qu’à prendre possession des vieux centres de pouvoir (pouvoir, cela s’entend, fictif, dans la mesure où il se réduit à une administration de plus en plus dépolitisée) ; ils ne peuvent rien faire de plus. Et cette prise de responsabilités apparemment politiques — en fait administratives — est dans bien des cas tout à fait nécessaire, si l’on veut empêcher la droite de monopoliser tous les centres de pouvoir politique, social, économique.[11]
Si la seule alternative pour le progressiste est de ne pas disparaître, il n’est pas étonnant que les leaders des deux courants adverses — au plan local comme au plan national —, à la seule condition de ne pas perdre de terrain, réussissent à trouver des points d’entente sur la base d’une équitable répartition des secteurs, des compétences, des centres de pouvoir, des « rôles idéologiques » à jouer.[12] Dans un contexte effroyablement cristallisé, comme le contexte actuel, les élites ne peuvent apporter fût-ce le moindre souffle de brises plus salubres. Cela se produit à la périphérie comme aux sommets, quand les contenus en question sont simples et quand ils sont complexes.
Très probablement, si un leader national de courant devait apprécier les actions de ses agents locaux, après une considération abstraite et moralisante, il les jugerait tout à fait incohérentes avec la ligne politique et stratégique soutenue par le courant. Mais si le responsable hypothétique du même parti organisé internationalement (par exemple, l’Internationale socialiste, devait, de la même façon, apprécier les actions politiques du premier il n’aurait pas, quant à lui, une attitude fort différente de la sienne.[13]
Il n’est pas difficile de comprendre maintenant que des courants contraints de choisir entre une inutile survivance et la disparition la plus absolue de la scène politique, ne puissent se permettre le luxe de faire discuter les sections des partis, de toucher à la structure autoritaire de leurs centres de décision, au risque de faire disparaître, avec les vieux dirigeants, le travail patient et machiavélique d’années et d’années de jeux de pouvoir, d’équilibres audacieux, de renonciations parfois humiliantes. Quand il est possible d’aller de l’avant, le risque peut constituer la règle d’une action politique, mais quand on doit seulement faire attention à ne pas reculer, le hasard n’est pas proposable. Par suite, les sections pensent à sauvegarder les vieux centres de pouvoir, conscientes que la rupture de l’équilibre en un point peut provoquer des fautes graves et irréparables.
Quelqu’un pourrait objecter que notre schème de raisonnement est d’un simplisme excessif. Les élites politiques pourraient au moins résoudre, dit-on, d’importants problèmes de démocratisation et de moralisation de la vie publique, mêmes dans le cadre national et international actuel. Les Etats-Unis, pour donner un exemple parmi tant d’autres, ne sont pas nécessairement intéressés à ce qu’en Italie le divorce existe, à ce que l’école ait des structures pédagogiques plus souples et plus modernes, à ce que les programmations régionales apportent une solution à certaines congestions urbaines, à ce que le patrimoine artistique soit protégé, etc. Mais cela ne vaut que dans l’abstrait. Concrètement, en effet, il faut voir quelles sont les forces qui ne veulent pas le divorce, quelles sont les forces intéressées à la spéculation immobilière, quelles sont les catégories qui applaudissent à la sentence réactionnaire de la Cour constitutionnelle relative à l’expropriation des terrains. Dans notre pays, il est inutile de se le cacher, il s’agit de groupes de pression qui donnent les plus solides garanties afin de maintenir le contexte international actuel. A la limite, il est beaucoup plus facile de nationaliser l’énergie électrique que de sauver Manes de la fureur de ceux qui ne lui pardonnent par sa déposition au procès De Lorenzo. Certains professeurs peuvent comploter impunément dans l’ombre de leurs fiefs universitaires, certains intérêts sectoriels (cf. la Federconsorzi) peuvent faire litière des finances publiques, certains hommes politiques peuvent gaspiller tranquillement les revenus de position de faux bureaux congestionnés à l’extrême. Il sera très difficile de les toucher en ce qu’attenter à leur pouvoir signifie pour l’avenir se couper de cette carte réactionnaire qui pourrait toujours redevenir utile, qui sait ? Et les discours moralisateurs des politiciens lamalfiens, alors ? Et les garanties démocratiques et libérales à exiger en échange de l’absence de réformes sociales et économiques ? Qui accordera ces garanties ? La pléthore bureaucratique, militaire, petite-bourgeoise, paléoindustrielle, anachronique qui constitue l’échafaudage de l’Etat national ? Ou les myriades de grands officiels, de chevaliers de la République, de rotariens, de dirigeants de comités civiques, d’avocats, de juristes pour qui le droit privé est le vrai droit tandis que le droit constitutionnel n’est qu’idéologie ? Ou ces personnages improductifs qui encombrent les couloirs des services publics, les cellules des partis, les défilés militaires où des officiels qui surent toujours perdre, évoquent, émus, des massacres inhumains et absurdes ?
Aujourd’hui, peut-être, la lutte implacable contre l’Etat national et l’idéologie qui l’alimente pourrait constituer pour les élites politiques un objectif sérieux, comme seule condition pour redonner à des mots comme « démocratie », « liberté », « justice social » leur ancien contenu révolutionnaire.
Tant que les intérêts de l’appareil économique et productif ne coïncideront pas entièrement avec les intérêts de ceux qui se sont divisé le monde, il est encore possible d’agir dans cette direction. Dans le cas contraire, ce ne sera certes pas la protestation des étudiants qui nous épargnera ce triste destin de pays colonial, dont parle Servan-Schreiber dans son livre fameux. En premier lieu, il faut se rendre compte qu’il est négatif de diviser et de décomposer les problèmes — politique intérieure et politique étrangère, programmation locale et programmation nationale —. Les partis démocratiques italiens le comprendront-ils ou continueront-ils à se faire illusion par des discours sur la « stanza dei bottoni » dans l’attente du moment opportun que saisira la droite italienne pour revenir au pouvoir, semant le « qualunquismo » habituel sur les jeux politiques incessants et dégoûtants des partis démocratiques ?
 
Dino Cofrancesco


[1] En réalité, beaucoup de partis démocratiques disent qu’il ont des sections prolétariennes, mais dans la plupart des cas, le mot « prolétariat » n’est assurément plus le terme marxiste. Ils prennent pour des « prolétaires » une grande partie de sous-prolétaires, de petits bourgeois, de travailleurs improductifs.
[2] Je fais remarquer que c’était un sénateur, ancien secrétaire de fédération, qui tenait ce discours !
[3] C’est aussi parce qu’elles s’aperçoivent sans doute que, pour discuter de semblables exigences, la section ne suffit plus et doit être nécessairement éliminée. Mais comment peut-on penser que les dirigeants politiques des partis puissent renoncer à ces tranquilles et commodes centres de récolte de suffrages pour les élections et les congrès ? Voir à ce propos l’article cité au début de D’Ottavi et Pavese.
[4] Il y a dans ces phénomènes de dégénérescence des indications peu rassurantes en ce qui concerne les destinées non seulement des partis politiques, mais aussi de la société moderne en général.
[5] D’habitude, le dirigeant collabore avec son agent de section souvent efficacement. Même au risque de montrer une très grande condescendance à l’égard de personnes qu’il méprise profondément et qui s’adressent à lui en termes affectueux, anodins et toujours semblables : « Depuis que tu es au Parlement, je te trouve un air florissant ! ».
[6] A ce propos, la vie des sections est un exemple macroscopique de la formation des mécanismes totalitaires.
[7] Ces verbes, cela me paraît significatif, sont employés de plus en plus fréquemment par les responsables des partis qui, quelquefois, réussissent à être heureusement explicites. Je connais un de ces sous-officiels qui ne parvient à s’exprimer qu’avec la métaphore de la tarte et des tranches à se partager.
[8] On pourrait, par conséquent, dire à juste titre, que l’universel abstrait — par exemple celui que constitue la polémique incohérente : un tel est méchant ou bon parce qu’il est « trop à droite » ou « trop à gauche », où ces qualifications « trop à droite » et « trop à gauche » sont purement et simplement des formules qui accompagnent une attitude émotive de répulsion ou de satisfaction qui ne se concrétise jamais dans la critique ou l’examen rationnels — est une création de la mauvaise foi qui veut se fabriquer un alibi pour l’abandonner peu après afin de revenir au particulier abstrait — les égouts de la rue X, les cloches assourdissantes de l’église Y.
[9] Il est symptomatique, par exemple, que les responsabilités qui pèsent sur un adjoint soient rejetées sur d’autres membres du bureau d’un conseil municipal, même si l’adjoint appartient à leur formation politique !
[10] C’est pourquoi personne ne recherche l’intellectuel brillant et sans préjugés inscrit depuis peu à un parti. Et même on le considère souvent avec une vive méfiance.
[11] On voit l’exemple pathétique du centre-gauche qui, né pour une politique de réformes plus avancée, s’est réduit à devoir justifier sa survie par le recours au danger de la régression totalitaire toujours présente dans les desseins de la droite.
[12] Cet accord fait en sorte qu’il y ait dans le parti le représentant de la conservation et celui du progrès, si bien que l’électeur ait une large possibilité de choix.
[13] Le seul moyen de sortir de cette impasse terrible est le fédéralisme qui, comme par hasard, constitue l’idéal politique des leaders africains les plus avancés, dans ce continent qui, plus que tout autre, subit la Realpolitik des « grands ».
Pour nous, Européens, l’unité pourrait vouloir dire « fédération de capitaux » ; toutefois, une simple réflexion conduit à penser qu’une Europe capitaliste serait peut-être préférable aux Etats nationaux d’aujourd’hui. Dans le premier cas, en effet, on devrait combattre un « capitalisme qui compte » et qui, modifié en un point, pourrait mettre en marche une succession précipitée de changements d’équilibre au niveau mondial ; dans le second cas, au contraire, on se trouve en face de petits capitalismes nationaux liés aux gros bonnets par des rapports de nationalité, faibles et souvent mal organisés et qui font payer par l’inflation, la récession, le marasme la moindre augmentation du niveau de vie des travailleurs et toute libéralisation authentique de l’organisation de l’entreprise.
 

 

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