IX année, 1967, Numéro 1, Page 23

 

 

EN SOUVENIR D’ERNESTO ROSSI
 
 
Lorsque j’appris, dès mon retour de Strasbourg, qu’Ernesto Rossi n’était plus, j’ai envoyé ce télégramme à Madame Ada Rossi : « Avec Ernesto Rossi disparaît la conscience démocratique de l’Italie antifasciste le dernier représentant d’une tradition qui eut en lui en Rosselli en Salvemini les héros mazziniens de l’accord rigoureux entre la pensée et l’action qui posèrent les conditions pour le retour à la liberté par leur sacrifice en rendirent le pays digne par leur conception de l’unité européenne en indiquèrent le fondement durable pour l’avenir ils laissent une leçon de cohérence morale et de lucidité politique qui devra demeurer comme guide et exemple pour les générations futures ».
Aujourd’hui encore je crois que Rossi doit être commémoré en ces termes.
Il existe en effet une sphère suprême de l’esprit — la sphère d’Antigone — et pour celui qui l’atteint la vérité, la justice, le bien, se présentent avec des caractères, une forme et un sens impénétrables pour la plupart des hommes, encore obnubilés par le voile de Maya. Et il est fatal qu’à leurs yeux celui qui a atteint ces sommets apparaisse comme un maboul sympathique ou comme un fieffé coquin. Un tel sort n’a pas été épargné à Ernesto Rossi, qui avait atteint ces cimes par la sublimation de sa conscience d’anarchiste idéal et sui generis, loyal to loyalty, fidèle aux principes d’une justice humaine supérieure ; à la lumière de laquelle la corruption de l’époque se dévoilait dans toute sa turpitude. « Un original non dépourvu d’exagération (« trop sévère », a dit de lui Saragat), aux nombreuses lubies, et possédant une veine extravagante, mi-vulgaire mi-spirituelle, d’humour Florentin » : tel fut le jugement que même ses amis ont formulé à son sujet dans les divers nécrologes, pratiquement tous inspirés, en profondeur, d’une mesquinerie trop éloignée du niveau moral du défunt, pour eux inaccessible jusqu’à l’incompréhension.
Telle est la leçon fondamentale que Rossi laisse à un pays parmi les plus cyniques, les plus mécréants, les plus corrompus et les plus conformistes ; celle de la rigueur éthique comme raillerie, et telle non pas certes malgré cette attitude, mais précisément à cause et grâce à elle ; une leçon, comme je le disais, de rigoureuse cohérence « anarchique ». C’est sous cette lumière que se placent sa vision politique de scepticisme radical envers une démocratie fondée sur des institutions pensées à l’époque de la diligence et de la navigation à voiles, et en particulier envers le suffrage universel et le parlementarisme ; sa lutte contre les privilèges, les abus de pouvoir, le « maîtres de la vapeur » ; sa polémique contre le néo-féodalisme, les collusions entre les domaines public et privé, le triomphe du sectionnalisme ; son esprit anticlérical, contre le conformisme et le laxisme catholique ; son admiration dévouée pour Salvemini, son héros mazzinien de l’inébranlable adéquation de la pensée et de l’action. C’est sous cette lumière aussi que se situe sa leçon fédéraliste : critique des « premiers pas » et des « tournants décisifs » (« plus on tourne et plus on revient au point de départ ») ; de l’attitude inauthentique et sotte des optimistes à tout prix et des professionnels de la politique ; sens du Mouvement fédéraliste comme opposition, puisque par elle sa raison d’être stands or falls ; lucidité et rigueur pour poser les problèmes institutionnels, abordés à partir d’études minutieuses sur le « Federalist », sur Robbins et Wootton, de la clarté et de l’organicité, quand elle est authentique, de la pensée britannique et anglo-saxonne en la matière ; mépris pour les compromis que l’on fait passer pour des trouvailles originales (« le coq sans haricots »), qui l’avaient de plus en plus éloigné de ses vieux amis et collaborateurs fédéralistes d’autrefois, qui dans le vin de cet « esprit d’Antigone » avaient mis, et continuent à mettre, beaucoup d’eau de conformisme, d’opportunisme, de « désistement » qui n’étaient pas faits pour un Rossi. (J’en ai vu certains, aux funérailles, qui pleuraient comme des pleureuses et cela me semblait des larmes de crocodile).
Il avait cessé de croire dans la possibilité d’unification fédérale de l’Europe (les autres formes n’étaient pour lui que des mystifications ; et il avait pleinement raison), comme objectif possible pour notre génération, au début des années cinquante, après avoir, pendant presque vingt ans, perdu son temps et sa peine ; et cela doit lui être franchement et durement reproché pour ne pas tomber dans le nécrologe hagiographique et maniéré qui serait la pire offense involontaire à la mémoire d’un tel homme. Mais, donnant là encore un rare exemple de rectitude, il avait abandonné le Mouvement le jour même où il ne lui avait plus reconnu de rôle, et non sans avoir fait à ses amis les souhaits les plus ardents — et combien nécessaires ! — pour qu’ils persévèrent dans leur attitude garibaldienne et rebelle des années héroïques, et qu’ils ne se laissent pas entraîner à un européisme facile, prêt seulement à applaudir et à avaliser, incapable de penser et de proposer à une classe dirigeante sans idées et sans épine dorsale — ni morale ni logique. Il nous reste ainsi le regret d’un Rossi, qui n’a pas existé — ou qui a existé de façon trop inadéquate à sa valeur et à ses capacités de chercheur infatigable et perpétuellement insatisfait — qui, avec la même implacable ténacité grâce à laquelle il flairait, recherchait, découvrait, mettait au pilori scandales, incohérences, lâchetés, hypocrisies nationales — et concussions, concussions et encore concussions (« Le septième : ne pas voler ») — en une perspective lucide de renouveau démocratique, mettrait à nu de manière tout aussi impitoyable et acharnée, absurdités, trucs, imbroglios, dissimulations, exploitations, contradictions au niveau européen — refrain archi-connu ! — en une perspective fédéraliste tout aussi claire (« L’Europe de demain ») en dégonflant les ballons inconsistants d’un européisme de papier, dont l’hypocrisie et la médiocrité morale n’ont d’égale que l’absence de tout dessein politique digne de ce nom.
« Quel original… Dommage qu’il soit un peu fou ! », auraient continué à bougonner les éternels pharisiens, bien trop heureux aujourd’hui qu’il ait finalement cessé, et pour toujours, de leur «  casser les pieds ».
 
Andrea Chiti Batelli

 

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