VIII année, 1966, Numéro 1, Page 27

 

 

LA GRANDE-BRETAGNE ET L’EUROPE
 
 
A l’exception d’un seul moment — celui des négociations pour l’adhésion au Marché commun qui prirent fin avec le veto de de Gaulle — la question de l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Europe a toujours été une question purement académique. Malgré le veto gaulliste, et bien que la Grande-Bretagne se trouve hors de l’Europe parce qu’elle a choisi elle-même, quoique ayant été invitée, de ne pas participer à sa construction, quelques hommes politiques continuèrent à nourrir le dessein de l’entraîner dans le Marché commun par antigaullisme. Mais il s’agissait d’une illusion. Que les partis et les gouvernements des Cinq fissent de l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Europe un point d’appui de leur politique européenne ne signifiait rien. C’étaient des mots, et non des réalités. Toutefois, depuis quelque temps, la situation a changé. De Gaulle a retiré son veto, au moins formellement, et en Grande-Bretagne s’est à nouveau formé un fort courant en faveur de l’adhésion au Marché commun. Le gouvernement travailliste se déclare prêt à entrer et dans les capitales intéressées des sondages officieux sont désormais en cours. La première question à éclaircir est donc la suivante : de Gaulle est-il vraiment disposé à accepter la Grande-Bretagne ?
C’est probable. Bien qu’à contrecœur, de Gaulle veut l’intégration économique et en particulier l’intégration agricole, parce qu’il sait que la France deviendrait tout d’un coup impuissante si elle se repliait économiquement sur elle-même. Mais il veut toutefois éviter à tout prix les conséquences politiques de l’intégration économique. Or, dans le cadre des Six, cette position devient insoutenable. La Communauté économique, parvenue pratiquement au terme de la période transitoire, ne peut pas ne pas se transformer en Communauté politique. Il ne reste donc à de Gaulle qu’une possibilité, celle de maintenir le stade actuel d’intégration économique moyennant l’entrée de la Grande-Bretagne au lieu de l’intégration fédérale. Les obstacles qui autrefois lui barraient cette route sont tombés : il a promu la force de frappe, il est sorti de l’O.T.A.N., il a consolidé sa politique étrangère, il s’est fait reconnaître le droit de veto au Conseil des ministres de la Communauté, et, en ce qui concerne l’agriculture, il peut traiter désormais sur la base solide du Marché commun agricole.
Cette question éclaircie, la seconde se pose en termes concrets : que peut signifier l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne ? Synthétiquement, ce qui suit :
1) L’entrée, avec la Grande-Bretagne, de six autres Etats. A Londres, on parle explicitement de l’Europe à Treize : les six pays de la Communauté européenne plus les sept de l’Association européenne de libre-échange (A.E.L.E.). En effet, on ne pourra pas accepter la Grande-Bretagne et refuser, par exemple, le Danemark ; et l’on ne peut pas non plus attendre que la Grande-Bretagne fasse des discriminations au préjudice d’autres membres de l’A.E.L.E. Donc Europe à Treize, comprenant deux Etats neutres, l’Autriche et la Suisse, et un Etat fasciste, le Portugal.
2) La destruction de la possibilité de fonder un premier noyau fédéral européen qui, après l’occasion perdue de la C.E.D., se présente à nouveau dans le cadre des Six avec la fin de la période transitoire du Marché commun. En d’autres termes, le renoncement à extirper le nationalisme.
3) La dilution de l’intégration économique dans un espace trop vaste pour lui permettre de se développer en profondeur et trop hétérogène pour donner lieu, dans son sein, à la naissance d’un pouvoir politique démocratique. En conséquence, la prédominance des grandes concentrations industrielles, à dimension européenne et atlantique, sur les gouvernements européens à dimension nationale.
4) La démonstration de ce que le gouvernement nationaliste français, tout en étant hors de l’O.T.A.N., peut améliorer, au lieu d’aggraver, ses relations avec la Grande-Bretagne et avec les autres pays européens. En d’autres termes, consolidation du gaullisme, irréversibilité de la crise de l’O.T.A.N., enterrement des projets d’Association atlantique et, en général, un degré faible ou nul d’intégration militaire et politique pour le prochain cycle de la politique internationale.
5) Un poids bien supérieur, par rapport au passé récent, de la référence nationale en ce qui concerne la défense et la politique étrangère, c’est-à-dire une situation qui, jointe à la subordination des gouvernements aux concentrations capitalistes internationales, ouvrira la porte tant aux micronationalismes engendrés par la reprise de l’Europe qu’au nationalisme allemand. Deux impulsions très fortes l’alimenteraient dans ce cas : celle de la demande de participation aux décisions nucléaires atlantiques — qui dans une situation militairement peu intégrée n’a qu’un seul aboutissement : le réarmement nucléaire allemand — et celle de la priorité  de l’unité allemande sur l’unité européenne. Il faut se rendre compte de ce que ces deux impulsions, apparemment opposées, se renforcent en réalité mutuellement. D’autre part, le vide de pouvoir constitué par la neutralisation, totale ou partielle, du second Etat industriel du monde, n’est pas concevable. L’Allemagne peut accepter une certaine forme de limitation diplomatique pour atteindre l’unité, mais il n’existe certainement aucune force qui puisse la maintenir longtemps dans une telle position subalterne.
6) L’humiliation de la démocratie et du socialisme.
Cela dit, il ne s’agit pas de prendre position contre la Grande-Bretagne. Il s’agit de prendre position pour la fédération dans le cadre des Six et pour l’entente la plus profonde possible entre la Fédération et la Grande-Bretagne, en attendant sa véritable entrée dans l’Europe, c’est-à-dire dans la Fédération. Et il s’agit surtout de comprendre que la partie avec de Gaulle se gagne dans l’Europe à Six, se perd dans l’Europe à Treize.
 
Mario Albertini
(mai 1966)

 

 

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