VIII année, 1966, Numéro 2-3-4, Page 218

 

 

L’OPPOSITION EN FRANCE
 
 
Depuis longtemps, pratiquement dès les élections présidentielles, et même auparavant sous certains aspects, les forces politiques françaises se préparent aux élections législatives de 1967. Ces apprêts exceptionnellement longs sont une des conséquences de la phase de transition politique que traverse la France. Dans une période de transition, tout devient plus difficile. Les points de repère stables des temps normaux viennent à manquer, et il n’y a plus un seul aspect de la lutte politique qui ne présente quelque élément de nouveauté, d’incertitude, qu’il faut examiner longuement et péniblement.
Cela complique le jeu, déjà très complexe en soi, d’une bataille électorale. Toutefois, parmi les nombreux éléments à considérer, deux seulement, en ce qui concerne l’opposition, dominent tous les autres. Il s’agit des deux positions sur lesquelles elle devrait s’établir pour battre la coalition que soutient de Gaulle. En l’état actuel des choses, il est presque impossible que l’opposition les inclue dans son programme d’action. Néanmoins, il faut également les repérer avec clarté, soit parce qu’elles constituent le critère indispensable pour juger la maturité politique de l’opposition, soit parce qu’elles permettent d’établir, dès maintenant, comment on devra agir pour préparer la revanche après l‘éventuelle défaite de 1967. Les voici :
1) Candidature unique du Centre démocrate de Lecanuet et de la Fédération de Mitterrand (parti socialiste, parti radical, la plupart des clubs). C’est le seul moyen de réduire les chances des gaullistes et des communistes. Dans ce cas, il faudra tout simplement que les gaullistes, auxquels il appartient de décider si au second tour resteront en lice, ou non, deux candidats seulement (comme aux élections présidentielles), misent sur des élections triangulaires, c’est-à-dire permettent le maintien du candidat arrivé en troisième position au premier tour qui, dans cette hypothèse, serait souvent le communiste. Cela dans le but de diviser l’opposition en deux tronçons : les communistes, et les candidats uniques Fédération-Centre. Mais les gaullistes ne pourront alors — et c’est ce qui compte — récupérer les voix atlantiques et européennes du centre. D’autre part, le parti communiste se trouverait le dos au mur : ou favoriser le gaullisme en maintenant son candidat en troisième position, ou favoriser l’opposition en le retirant.[1]
Mais cet avantage tactique n’est que l’aspect mineur de la question. En réalité, le problème stratégique est autre. Pour battre le gaullisme, il faut unir la gauche sur une position qui permette de planifier, c’est-à-dire d’obtenir la majorité, de la conserver et de gouverner. Il va de soi que l’on ne peut ni constituer une majorité en excluant tout le centre, ni avoir le centre si l’on accepte le parti communiste. Pour unir la gauche, il faut d’un côté abaisser le parti communiste, dans le but soit d’éliminer ses dirigeants que le stalinisme et l’opportunisme ont stérilisés, soit de provoquer la conversion de la base et des cadres intermédiaires au socialisme démocratique ; de l’autre, ne pas laisser le centre isolé. Dans le cas contraire, le Centre, en tant que force organisée, continuera à subir l’attraction de la droite, et la Fédération, celle de la gauche communiste.
2) L’issue européenne de l’opposition française. C’est une chose possible. Le 1er juillet 1968, les produits industriels et tes denrées agricoles circuleront librement dans l’Europe des Six. Une économie européenne remplacera donc les économies nationales ; et une société européenne, en d’autres termes la base d’un pouvoir politique européen, se joindra aux sociétés nationales. C’est pourquoi il sera possible, outre qu’il sera nécessaire, de transformer en un véritable gouvernement et en un véritable Parlement, élus par le peuple fédéral européen, la Commission et le Parlement du Marché commun. Il s’agit, par conséquent, d’introduire dans le programme de l’opposition l’engagement d’exiger des cinq autres Etats cette élection, sous peine de dénoncer le Marché commun comme fait technocratique. De Gaulle sut dire : ou marché commun agricole, ou fin du marché commun industriel. L’opposition doit savoir dire : ou Europe démocratique, ou fin de l’Europe.
La véritable ligne de démarcation entre de Gaulle et l‘opposition, c’est la fédération européenne. Avec les gouvernements à dimension nationale, on ne peut pas contrôler le capitalisme européen et atlantique à dimension internationale. A l’époque de l’économie européenne, on ne peut pas planifier avec six gouvernements nationaux, mais seulement avec un gouvernement européen. D’autre part, faute de fédération européenne, on ne peut faire face à la désagrégation de l’O.T.A.N. qu’en se référant davantage aux nations en ce qui concerne la politique étrangère et la défense, c’est-à-dire en faisant du nationalisme. Et c’est le point fondamental. L’alternative d’un gouvernement national de la gauche démocratique au gouvernement gaulliste n’existe pas. Il n’y a que l’alternative d’un gouvernement européen. C’est pourquoi il ne s’agit pas de choisir l’Europe et puis de rester isolé dans sa nation. Il s’agit au contraire de transférer, par les élections européennes, les partis et la lutte politique dans le cadre européen, pour porter la volonté populaire au niveau où se prennent les grandes décisions de politique étrangère et de politique économique.
L’heure de la lutte avec de Gaulle est venue. Son action, dorénavant, ne peut coïncider qu’avec la ruine de l’Europe. Jusqu’à l’année dernière, pour développer la France, il promouvait l’unification européenne, en exigeant l’intégration agricole et en fermant la porte du Marché commun à la Grande-Bretagne qui, dans cette phase difficile de la construction de l’Europe, ne pouvait jouer qu’un rôle de destruction. Mais, dans le nouveau cycle de la politique mondiale, on ne peut sauver ni la France, ni l’Europe sans un pouvoir politique européen. C’est pour cette raison qu’il faut céder une partie des souverainetés nationales à l’Europe. Mais de Gaulle ne veut pas le savoir. Il faut donc l’éloigner du pouvoir. Son rôle historique est terminé.
A juste titre, les fédéralistes français, avec le soutien de tout le M.F.E., se sont engagés avec le Centre démocrate et avec la Fédération. Mais ils doivent se souvenir que ce n’est que dans la mesure où ils se battront pour l’issue européenne et pour le candidat unique, sans céder en cas d’insuccès, qu’ils prépareront la victoire de 1967 ou la revanche en cas de défaite. Dans le cas contraire, ils finiront par perdre de vue ces objectifs pour atteindre des buts plus modestes, ils se limiteraient alors à couvrir du nom d’Europe une politique nationale perdante.
 
(juin1966)
Mario Albertini


[1] En ce qui concerne les alliances de l’opposition, de récents sondages ont donné ces résultats : 43% pour l’alliance de la Fédération avec le Centre, 38% pour l’alliance de la Fédération avec le parti communiste, 35% ne voteraient pas pour la Fédération alliée au parti communiste. En ce qui concerne au contraire les différentes formations, les résultats sont les suivants : 31% pour l’U.N.R., 16% pour la Fédération, 15% pour le parti communiste, 12% pour le Centre démocrate.

 

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