VIII année, 1966, Numéro 2-3-4, Page 221

 

 

LA SECURITE EUROPEENNE
 
 
Plus de vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, l’Europe n’a pas encore reçu une organisation stable. L’Union Soviétique n’a pas encore conclu de traité de avec l’Allemagne. Les troupes américaines sont encore cantonnées en Europe occidentale, et les troupes soviétiques en Europe orientale. L’Allemagne est toujours divisée en deux, et l’Europe aussi. C’est une situation qui peut devenir dangereuse. Elle a été contenue, jusqu’à présent, par l’hégémonie américaine et l’hégémonie soviétique. Mais les Etats-Unis et l’Union Soviétique, tout en conservant un fort pouvoir sur l’Europe, n’ont pu empêcher l’insubordination de la France et de la Roumanie. Et dans la mesure où les Etats-Unis et l’Union Soviétique ne réussissent plus à imposer à l’Europe le vieil ordre d’après-guerre, il est fatal que se fasse jour le problème d’en créer un nouveau avec une participation plus grande des Etats européens.
Dans l’état des choses, cet ordre ne peut être établi que par un pacte européen garanti par les Etats-Unis et l’U.R.S.S. Il s’en, suit que, tôt ou tard, on y arrivera, même si les résistances à vaincre sont encore fortes. D’ordinaire, cependant, on ne se rend pas compte qu’on peut y arriver avec ou sans l’unité politique des pays du Marché commun, et que c’est en cela que réside la véritable alternative. La première chose à observer à ce propos est que le pacte de sécurité européenne pourra renvoyer aux calendes grecques la conclusion politique du processus d’intégration européenne au cas où il serait fait sans en tenir compte, autrement dit, en ce qui concerne les pays membres des Communautés, s’il était fait par chacun d’eux séparément. Il va de soi que, pour négocier comme une unité, ils devraient entre temps élire directement le Parlement européen et transformer la Commission en un gouvernement fédéral. Mais la seconde chose à prendre en considération est la signification que pourrait avoir le pacte dans l’un et l’autre cas.
Le pacte de sécurité européenne avec un premier noyau fédéral en Europe occidentale, autrement dit avec la présence d’une entité étatique européenne d’une puissance virtuelle non inférieure à l’Union soviétique, et en mesure d’établir avec les Etats-Unis des rapports d’equal partnership. Il n’est pas nécessaire d’expliquer les avantages à court terme de cette solution. Mais il faut en expliquer les avantages à moyen et à long terme, auxquels généralement on ne pense pas. Ils concernent l’es pays de l’Est européen, qui se trouveraient associés avec une fédération à peine constituée, autrement dit avec une entité étatique ouverte, prête à les accueillir et capable en outre, grâce à sa propre expérience, d’amorcer des processus d’intégration économique et politique particulièrement efficaces.
La tendance des pays de l’Est européen vers des degrés toujours plus grands d’autonomie et d’émancipation de la tutelle soviétique, qui ne peut déboucher aujourd’hui que sur le nationalisme en l’absence d’un cadre fédéral européen, se transformerait en une tendance à participer à égalité à la fédération européenne. Le problème allemand, d’autre part, ne constituerait plus un obstacle, dans la mesure où il serait possible de réunir les Allemands sans reconstruire un Etat national allemand. En conclusion, il naîtrait en Europe un ordre fédéral.
Le pacte de sécurité européenne sans un premier noyau fédéral. Selon la récente déclaration des pays du pacte de Varsovie, il devrait promouvoir : « le développement des relations de bon voisinage entre tous les Etats européens sur la base des principes de l’indépendance et de la souveraineté nationale, de l’égalité en droit, de la non-immixtion dans les affaires intérieures et de la réciprocité des avantages sur la base de la coexistence pacifique ». En pratique, il se traduirait par une réédition tardive du Concert européen, sous le contrôle externe de l’Union soviétique et des Etats-Unis.
Sa signification balkanique transparaît dans le rôle que l’Union Soviétique attribue manifestement à la France : celui de contenir l‘Allemagne dans le cadre du bloc occidental. Nous sommes en présence d’un quadruple jeu : la France garantit l’Allemagne occidentale contre l’Allemagne orientale, elle garantit l’Union Soviétique contre l’Allemagne occidentale, tout en se servant des Etats-Unis pour empêcher l’impérialisme soviétique, et de l’amitié avec l’Union Soviétique pour faire chanter le protecteur américain. Que peut bien signifier, d’autre part, pour l’ordre démocratique, la défense de la souveraineté nationale à notre époque qui est celle de l’économie internationale ? L’infériorité du pouvoir politique, à dimension nationale, par rapport au pouvoir économique à dimension internationale, et par conséquent le développement de la technocratie aux dépens de la démocratie.
L’Europe est à la croisée de ces deux chemins.
 
(août 1966)
Mario Albertini

 

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