IV année, 1962, Numéro 2, Page 180

 

 

LORD BERTRAND RUSSELL
ET LE PROBLEME DE LA PAIX
 
 
Aujourd’hui l’unification de la civilisation à l’échelle mondiale est en train de se réaliser. Le trend fondamental et complexe de la révolution technologique et industrielle, dans ses différentes étapes, après avoir causé une augmentation de l’interdépendance en profondeur des hommes au sein des Etats dans lesquels elle naquit et se développa, a ensuite provoqué, à un degré de plus en plus intense, l’augmentation en extension de l’interdépendance des actions humaines, dans le domaine économique, social, scientifique, technologique et culturel. Il est bien vrai qu’une grande partie de la population mondiale vit encore dans des conditions et dans des cadres économiques et sociaux qui appartiennent à l’époque qui précéda la révolution industrielle, et que ce fait lance aujourd’hui un défi à l’humanité. Mais cette constatation n’enlève aucune importance au processus irréversible d’unification sociale des peuples sur l’échelle mondiale. Bien plus, le fait même que le problème des pays sous-développés se pose pratiquement à tous les Etats et à tous les hommes sur la terre, révèle une fois de plus la tendance à l’unification mondiale de la civilisation.
En opposition avec cette tendance, le système politique divise encore l’humanité en Etats nationaux souverains, causant l’anarchie internationale. A la tendance unificatrice dans les rapports économiques et sociaux s’oppose de façon drastique (et s’opposera de plus en plus à l’avenir) la division politique qu’implique le système des Etats : Etats souverains, armés l’un contre l’autre et toujours prêts à résoudre par la force les controverses internationales.
Dans une situation comme celle-ci, le sentiment moral des hommes (de ceux qui dirigent un vaste regard vers le destin à venir de l’humanité) tend très facilement à envisager comme fin la paix mondiale. Ce but, la paix, assume la beauté et la grandeur de la dimension mondiale.
Mais une impulsion encore plus puissante fait de la paix l’objectif moral à atteindre en premier lieu : et c’est l’énorme force de destruction que les armes actuelles mettent à la disposition des puissances mondiales. L’effet de la bombe atomique que les Américains ont lancée sur Hiroshima le 6 août 1945 remplit l’âme des hommes de stupeur et de terreur. Si l’on pense qu’une bombe H peut obtenir des effets mille fois plus grands que ceux d’une bombe A, les conséquences d’un nouveau conflit mondial seraient telles qu’elles iraient au-delà de ce que l’homme peut imaginer. Bref le problème simple et terrible qui se poserait serait celui de la survivance de l’espèce humaine sur la terre.
Cette perspective tragique contribue elle aussi à orienter le sens moral des hommes vers l’idéal de la paix. Bertrand Russell vit personnellement ces problèmes et en particulier celui des conséquences d’un conflit nucléaire et il a toujours assumé une position de grande fierté et d’admirable vigueur morale. Ce nouveau livre qu’il publie voudrait représenter encore une fois la voix qu’un sage adresse aux hommes pour leur rappeler les grandes responsabilités en face desquelles les met l’histoire.
Il y a, dans les pages de ce volume, des suggestions et des pensées d’un intérêt profond. Bien que Russell se soit avant tout fixé comme but de peindre clairement les conséquences de la destruction nucléaire afin d’orienter les hommes vers la paix, il n’a cependant pas perdu de vue la tendance unificatrice de la civilisation mondiale, qui constitue une force objective dirigée vers l’unification politique de l’humanité. « …Tous les développements technologiques dont nous avons été témoins depuis la révolution industrielle — écrit-il — ont fourni des raisons d’étendre les dimensions des Etats et, puisque notre planète a des dimensions déterminées, ces raisons technologiques poussent, avec une grande force, vers un gouvernement unifié du monde entier » (page 89). Russell note de même avec lucidité à quelle distorsion du sens moral et de la culture a porté et porte encore la division de l’humanité en Etats souverains. Cette division porte, d’un côté, à substituer, au sommet de l’échelle des valeurs morales, les nations à l’humanité, et de l’autre, à la mystification nationale de l’historiographie, des sciences de la philosophie, de toute la culture humaniste.
Là où Russell mérite encore davantage notre approbation, c’est dans la clarté avec laquelle il identifie le but à atteindre, c’est-à-dire le visage que doit assumer la paix mondiale si elle veut être effective. Il dépasse les mouvements et les instances simplement pacifistes, lesquels demandent un accord entre les Etats pour assurer la paix. Il a conscience que l’on ne peut obtenir une paix stable à travers des traités internationaux de non-agression ou de désarmement. La paix ne peut être obtenue de manière stable qu’à travers un pouvoir supranational qui jouisse d’une force irrésistible et qui puisse par conséquent dompter les organismes politiques subordonnés. « …Il semble hors de doute — ce sont encore les paroles de Russell — que l’homme scientifique [de l’époque contemporaine] ne pourra survivre longtemps si tous les principaux instruments de guerre et tous les moyens de destruction massive ne se trouvent pas entre les mains d’une autorité unique qui, en raison de ce monopole, aurait un pouvoir irrésistible et qui, si elle était mise en face de la guerre, pourrait éliminer toute rébellion en quelques jours sans causer de graves dommages, si ce n’est aux rebelles » (p. 76). La paix stable exige donc un grand pouvoir au dessus des Etats et plus fort qu’eux, un grand pouvoir que Russell conçoit justement en termes fédéraux.
A ce point nous cessons d’être d’accord avec Russell. Face au problème du choix des instruments aptes à réaliser la fédération mondiale, ou tout au moins à se mettre sur la bonne voie, l’analyse de Russell devient en effet irréaliste et vaine. Selon le philosophe anglais, la première chose à faire serait de modifier l’atmosphère de soupçons et d’accusations réciproques qui pèse sur les rapports entre les grandes puissances : on pourrait atteindre ce but en arrivant à convaincre les chefs des deux blocs, que le véritable ennemi n’est pas le bloc d’en face, mais la menace de destruction nucléaire. On devrait donc s’approcher progressivement, pas à pas, du but final : d’une déclaration solennelle, tant de la part des Etats-Unis que de la part de l’U.R.S.S., que la guerre nucléaire serait un terrible désastre ; d’un sursis temporaire au cours duquel les deux parties s’abstiendraient de tout acte de provocation ; de la formation d’un Comité de conciliation, formé d’un nombre égal de membres représentants de l’Occident, de l’Orient et des pays neutres ; de la suspension des tests nucléaires ; de l’arrêt de la fabrication des armes nucléaires ; et ainsi de suite, jusqu’à la formation d’un gouvernement mondial. Certes, dit Russell, les premiers pas seront petits et incertains comme ceux d’un enfant, mais ce qui est important c’est de commencer.
Russell ne s’aperçoit pas que de cette façon il prend l’effet pour la cause. Il croit que la raison et la bonne volonté pourront modifier peu à peu la situation de pouvoir au point de réaliser la fédération mondiale alors que c’est précisément la situation de pouvoir, avec la plus ou moins grande tension internationale qui en découle, qui diminue ou augmente les possibilités de voir régner la raison et la bonne volonté parmi les classes politiques et les hommes au gouvernement. C’est pourquoi il croit qu’un gouvernement mondial puisse se former peu à peu, par degrés, à mesure que grandit la bonne volonté des Etats, tandis qu’il ne pourra être réalisé qu’à travers un véritable saut et sous le heurt d’une force politique qui l’impose.
L’incapacité de Russell à indiquer les instruments aptes à prendre la bonne route pour atteindre la fédération mondiale est due à son incapacité de comprendre à fond la politique. Bien qu’il ait écrit un livre fameux sur le pouvoir, Power, — A new social Analysis, il conçoit le pouvoir comme un phénomène sociologique général et il n’essaye pas d’analyser le concept spécifique de pouvoir politique. En outre, et en même temps, sa conception du pouvoir est toujours imprégnée de psychologisme, puisque selon lui ce phénomène social aurait son origine dans une impulsion psychologique. La guerre entre les différentes communautés politiques aurait, elle aussi, selon Russell, comme origine une impulsion psychologique : il s’agirait de la continuation contre les autres hommes, de cet instinct de peur et de férocité qui naquit dans l’homme primitif de sa lutte contre les bêtes féroces et de la nécessité de se procurer la nourriture. En réalité, en éthique comme en politique, presque tous les raisonnements de Russell tournent autour de deux concepts fondamentaux, le concept d’impulsion ou d’instinct et le concept de raison. Les instincts humains, qui ont toujours ou qui ont toujours eu un aspect positif, doivent être freinés et disciplinés par la raison. Dans l’histoire humaine ce conflit entre l’instinct et la raison, et par conséquent entre l’intolérance et la raison, entre le fanatisme et la raison, entre n’importe quel type de mystification et la raison, est le conflit déterminant. Sous ce jour, pour Russell, le problème de l’aboutissement à une paix stable et à une fédération mondiale devient un aspect du conflit entre les impulsions et la raison. L’idée d’exhorter les hommes d’Etat des principales mondiales à la raison, même en leur envoyant des lettres personnelles, est alors parfaitement compréhensible. Et telle est également l’espérance de pouvoir arriver graduellement à ces fins au moyen d’une victoire progressive de la raison sur les impulsions.
En réalité le comportement politique des hommes, et le pouvoir politique, ne se basent pas exclusivement sur une impulsion psychologique. Le pouvoir politique, et les perspectives d’action qui s’offrent à lui, sont en fonction de phénomènes complexes d’interrelations humaines. Si l’on veut comprendre le comportement de la classe politique d’un Etat, il ne suffit certes pas de considérer si les hommes qui la représentent sont plus ou moins raisonnables. Il faut découvrir quelles sont les structures économiques et sociales de ce pays, car c’est sur elles que s’appuie le pouvoir de la classe politique, et il faut découvrir dans quelle situation de pouvoir international se trouve ce pays et sa classe politique. Si ces deux états de choses ne déterminent pas complètement le comportement de la classe politique, ils fixent des limites à leur possibilité d’action. En ce qui concerne en particulier la situation internationale, le principe de la souveraineté des Etats donne nécessairement naissance à l’anarchie internationale et à la possibilité permanente de guerres. Les protagonistes de l’anarchie internationale se soupçonnent continuellement les uns les autres parce que leur intérêt suprême est la défense, et tout renforcement de la puissance des autres Etats représente, à plus ou moins longue échéance, un danger pour leur propre défense. Ils sont donc d’autant plus soupçonneux et belliqueux (avec comme conséquences la centralisation bureaucratique et militaire et le fanatisme nationaliste) que l’équilibre de pouvoir est instable et que la situation internationale est tendue. Il en dérive que, comme l’affirme justement Russell, la stabilisation de la paix implique l’existence d’un pouvoir supérieur aux Etats. Mais il en dérive également que l’instauration de ce pouvoir implique l’existence d’une grande force politique qui l’impose aux Etats, et non pas seulement celle d’un sage ou de quelques sages qui la suggèrent.
Le problème des perspectives réelles de paix mondiale devient donc le suivant : peut-il se former, étant donné la situation contemporaine, une force politique ayant pour objectif la fédération mondiale et qui soit capable d’imposer ce but aux Etats ? Si l’on veut répondre en toute objectivité en se basant sur l’observation des faits (tout préjugé mis a part), la réponse ne peut être que négative. En effet, bien que, comme nous le disions au début, nous nous trouvions désormais dans la phase historique de l’unification mondiale de la civilisation économique et sociale, et bien que ce fait commence à orienter le sens moral des hommes vers la paix, le loyalisme et la foi de la très grande majorité des hommes sont encore tournés vers les Etats. La situation mondiale se reflète dans la conscience des hommes sous la forme d’un conflit entre deux principes politiques : le communisme et la démocratie occidentale. Telles sont les idées-guides de la pensée, de la foi, et du comportement politique des hommes. Le fait réel qui se trouve derrière ces images et ces croyances humaines est constitué par l’équilibre bipolaire de pouvoir qui existe aujourd’hui entre U.R.S.S. et U.S.A. Il s’agit d’un équilibre de pouvoir très précaire qui contraint chacun des deux blocs à étendre ses propres responsabilités politiques, économiques et militaires dans toutes les parties du monde et qui provoque sans arrêt des déplacements de pouvoir et des guerres locales. Les énergies morales des hommes et les processus scientifiques et technologiques sont canalisés dans l’opposition de pouvoir entre les deux principales formations politiques mondiales, et sous les deux principes, en grande partie idéologiques, du communisme et de la démocratie. Une telle situation ne laisse pas de place à la formation d’un grand mouvement politique qui orienterait les hommes vers un but constitué par la paix mondiale, et qui pourrait devenir assez fort pour s’imposer aux Etats.
Le problème de la paix mondiale est donc un problème moral qui est en train de se dessiner dans toute sa grandeur mais qui ne peut pas encore assumer de dimension politique. Ce que l’on peut faire actuellement, pour se mettre sur le chemin de la paix, ce n’est pas une tentative de réaliser une mondiale stable, mais une tentative de créer les prémisses sur la base desquelles une paix mondiale stable puisse devenir à l’avenir une véritable perspective politique.
Ce que l’on peut faire actuellement pour se mettre, même si ce n’est que de loin, dans la direction de la paix mondiale, c’est modifier la situation mondiale de pouvoir, tenter de la débloquer, et de rompre les enrégimentations qui divisent les hommes en deux camps armés et opposés. Et cet objectif aussi ne peut pas être atteint en exhortant les hommes à la raison et à la bonne volonté, mais en luttant avec les instruments et avec la force politique dans le dur monde de la politique.
Cette fin pourrait être atteinte si l’on réussissait à transformer en zone d’ordre et de paix, la zone qui est actuellement celle qui provoque le plus de désordre et le plus de tension dans la situation mondiale de pouvoir, l’Europe. Cette région, contrairement à toutes les autres zones non intégrées dans l’U.R.S.S. et dans les U.S.A., a atteint un degré de développement économique et social très remarquable, sans cependant avoir encore atteint l’unité politique. D’une part, l’Europe possède aujourd’hui une puissance économique et sociale comparable — sans aucun sens d’infériorité — à celle de l’U.R.S.S. et à celle des U.S.A. ; d’autre part le fait que la souveraineté formelle reste encore entre les mains des vieux Etats nationaux la met politiquement dans des conditions de division et d’impuissance. C’est pourquoi, en Europe aussi, la lutte politique est étroitement liée à l’équilibre bipolaire et à l’opposition communisme-démocratie, tandis que la véritable alternative qui s’offre aujourd’hui aux Européens conscients de leurs responsabilités envers leur civilisation passée et envers l’avenir de l’humanité, est celle que représente l’opposition nationalisme-fédéralisme.
En réalité l’unification fédérale de l’Europe établirait l’ordre et le sens des responsabilités au sein de la zone qui est aujourd’hui au centre de la tension mondiale, débloquerait l’équilibre mondial de pouvoir en allégeant forcément les responsabilités politiques et militaires de l’U.R.S.S. et des U.S.A., desserrerait grandement le chaînes qui lient actuellement les hommes en deux blocs et sous deux principes opposés et offrirait aux hommes des possibilités beaucoup plus grandes (bien qu’il soit impossible de dire aujourd’hui dans quelle mesure) de former un grand mouvement politique se proposant pour but la fédération mondiale. Mais sous un autre aspect également l’unification fédérale de l’Europe constituerait un pas en avant décisif sur la route de la paix mondiale. En effet, non seulement l’unité européenne ouvrirait des perspectives pour la formation d’un mouvement fédéraliste mondial, mais elle contribuerait largement à accélérer le processus d’unification de la civilisation économique et sociale à l’échelle mondiale. La fédération européenne représenterait un grand exemple d’unification politique continentale pour les peuples sous-développés ; et pourrait apporter à ces peuples une aide et une assistance dépassant de loin celles que leur apportent aujourd’hui les Etats européens divisés.
Pour conclure, et pour en revenir à Bertrand Russell, on est profondément déçu de constater la façon simpliste dont un homme d’une telle stature intellectuelle et morale peut analyser des phénomènes d’une immense importance pour l’humanité et qui suscitent sa participation active et inquiète. Le philosophe anglais, s’il indique clairement la fin : la fédération mondiale, échoue complètement lorsqu’il indique les moyens aptes à atteindre ce but. Comme nous l’avons fait remarquer, il n’analyse pas de façon positive la signification et la portée de la politique, et, par conséquent, il ne peut pas mener à bien un examen réaliste de la situation mondiale de pouvoir. Il ne réussit donc pas à nous montrer les possibilités réelles qui existent aujourd’hui de marcher vers une paix mondiale stable, ou simplement de commencer à prendre la bonne direction. De telle façon, après avoir secoué d’une manière positive l’âme du lecteur, en lui indiquant le but moral exact, il dévie son orientation pratique en lui indiquant des instruments inadaptés et illusoires.
 
Mario Stoppino

 

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