IV année, 1962, Numéro 4, Page 314

 

 

LE NATIONALISME AMERICAIN
 
 
Pendant plus d’un siècle, à partir de leur naissance, les Etats-Unis d’Amérique jouirent d’une position internationale tout à fait privilégiée. L’Océan Atlantique, en effet, avec le bouclier protecteur que constituait la puissance navale de l’Angleterre, qui poursuivait une politique de conservation du statu quo pour maintenir sa prépondérance maritime, les tint pendant longtemps à l’écart du système européen des Etats. Cette situation d’« île » politique permit aux Américains, ainsi que l’avait magistralement prévu Hamilton dans le huitième essai du Federalist, de ne pas se consacrer massivement à leur propre défense militaire et, en fin de compte, de ne pas intervenir activement dans l’équilibre mondial du pouvoir. Tandis que les Etats européens se trouvaient périodiquement impliqués dans des guerres de plus en plus violentes et voyaient par conséquent se développer un nationalisme toujours plus radical, les Américains — avec la seule parenthèse de la guerre civile — purent vivre constamment en paix, développant librement et de façon très poussée l’organisation du bien-être matériel et les institutions de la démocratie politique et sociale. Même après avoir dû intervenir dans la première guerre mondiale pour rééquilibrer le système politique européen, les Etats-Unis retournèrent bien vite à leur isolationnisme traditionnel. Et toute leur contribution à la politique internationale entre les deux guerres ne constitua pas une intervention effective dans l’équilibre mondial du pouvoir pour essayer de le modifier par leur propre puissance, mais se limita à un appui sans discrimination, idéologique et inefficace, aux arbitrages internationaux et aux négociations pour parvenir à une entente internationale. Leur position dans la situation mondiale permettait encore aux Américains de se limiter, dans le domaine international, à une politique velléitaire et irresponsable de pacifisme désarmé.
Mais après la seconde guerre mondiale les Etats-Unis se trouvèrent être une des deux principales puissances, sur lesquelles portait forcément la plus grande partie du poids de l’équilibre mondial du pouvoir. Les Américains ne pouvaient plus esquiver les responsabilités et les terribles engagements que la situation internationale impliquait. Un fait nouveau, cependant, leur permit encore pour un certain temps de ne pas voir leur sécurité mise directement en danger : le monopole des armements nucléaires. Aussi longtemps qu’ils conservèrent cette position de monopole, les Etats-Unis — qui n’étaient pas directement menacés — purent adopter une politique d’intervention négative dans les rapports internationaux, la politique dite de containment, face au bloc communiste. Leur incontestable supériorité militaire en égard à l’ennemi permettait aux Américains de se sentir encore bien en sécurité et d’aider et de défendre magnanimement leurs alliés européens. Mais bien vite l’Union Soviétique accomplit des progrès importants dans le domaine de l’armement nucléaire. Peu à peu les Etats-Unis perdirent, d’abord le monopole atomique, puis même la suprématie dans le domaine des moyens de lancement des engins nucléaires. Pour la première fois dans leur histoire les Américains se sont ainsi trouvés, récemment, en face d’une menace constante et directe sur leur sécurité nationale. En présence de ce nouveau et formidable défi il leur a fallu se rendre compte qu’il n’y a plus pour eux la moindre marge de sécurité leur permettant de se tenir à l’abri sans une permanente, active et combien lourde intervention dans l’équilibre mondial du pouvoir. L’administration Kennedy a marqué elle-même cette prise de conscience, dé la part des Etats-Unis, de leur propre situation internationale.
C’est dans une telle situation que commencent ponctuellement et, dirai-je, inévitablement, à se manifester — sous le poids exercé par l’équilibre mondial du pouvoir — les premiers et inquiétants symptômes d’un nationalisme américain commençant. L’orgueil national, l’ostentation de la puissance, le sentiment que c’est sur le peuple américain que reposent les espérances pour l’avenir de l’humanité tout entière, tels commencent à être les caractères marquants et de plus en plus fréquents de l’attitude de la classe politique américaine. En termes de politique intérieure ce nationalisme commençant se traduit par la préférence toujours plus grande accordée aux intérêts suprêmes de la nation et à la défense nationale par rapport aux intérêts des Etats membres, aux intérêts locaux et à ceux des individus.[1] Dans son discours d’installation, le 20 janvier 1961, le président Kennedy avait dit à ses concitoyens : « …ne vous demandez pas ce que votre pays pourra faire pour vous, mais ce que vous pourrez faire pour lui ».[2] En termes de politique étrangère le nationalisme américain commençant se traduit par une attitude plus vigoureuse et plus ferme vis-à-vis de l’ennemi, et toujours plus impérieuse et plus dure vis-à-vis de ses faibles alliés européens.
A cet égard est vraiment symptomatique le dernier livre publié par Walter Lippmann, Western Unity and the Common Market.[3] Les principaux arguments que Lippmann développe dans ce bref volume sont les suivants : avec leur armement atomique, les Etats-Unis défendent l’Europe ; c’est pourquoi les Etats-Unis doivent et veulent avoir le dernier mot en ce qui concerne la guerre et la paix avec le bloc communiste ; aux Français et aux Allemands il convient de ne pas trop se lamenter, de ne pas créer trop de complications (en essayant par exemple, comme le fait la France, d’édifier une force nucléaire indépendante), car la conséquence pourrait bien être la décision que prendraient les Etats-Unis d’abandonner la défense de l’Europe. Tout cela est exprimé avec passablement de clarté et de brutalité. Le droit des Américains à la décision ultime en matière de guerre et de paix est revendiqué par Lippmann avec des formules de cet ordre : « Nous n’avons pas un droit divin de garder entre nos mains, plutôt que les Européens entre les leurs, les ultimes décisions. Mais c’est notre intérêt de contrôler les ultimes décisions, si nous le pouvons, et nous ne devons pas nous laisser séduire ou tromper par quelque adulation sentimentale venant d’hommes d’Etat vénérables, mais qui ne sont précisément pas mus par les sentiments » (p. 9). « Après des discussions nombreuses et approfondies, l’Administration décida, et à juste titre, je crois, que le principe de base de la loi McMahon veut dire que dans l’Alliance atlantique l’ultime responsabilité dans le domaine nucléaire doit se trouver dans une seule capitale, et non dans deux ou trois. Cela constituerait une situation intolérable pour les Etats-Unis si les clés pour l’usage de nos forces nucléaires stratégiques n’étaient pas à Washington » (p. 36). Même la menace de laisser l’Europe sans défense, qui s’adresse surtout à l’Allemagne, n’est pas exprimée en termes voilés : « Un axe franco-allemand est contraire aux intérêts allemands. En premier lieu, il met gravement en danger l’engagement militaire des Etats-Unis sur le continent européen » (p. 31). « Le président a parfaitement raison de dire aux Allemands et aux Français que, tandis que les Etats-Unis n’ont pas l’intention de se détacher de l’Europe, l’Europe doit comprendre que les Etats-Unis pourraient être forcés d’en partir. Nous pourrions être forcés d’en partir si l’on nous mettait dans une situation telle que nous devrions défendre l’Europe alors que les décisions critiques qui mènent à la guerre seraient prises non plus à Washington mais à Paris ou à Bonn » (p. 50). Le nationalisme transforme, semble-t-il, le visage souriant de l’ami en celui, menaçant, du patron.[4]
Naturellement on pourrait rapporter ici de nombreuses phrases et déclarations, significatives de la nouvelle atmosphère de nationalisme qui rapidement s’installe aux Etats-Unis, prononcées par des membres du gouvernement américain et en premier lieu par le président Kennedy, un homme qui, pour reprendre la formule de Carl Sandburg, « jour après jour et nuit après nuit plonge son regard dans les multiples miroirs de ce chaos mouvant qu’est l’histoire du monde ».[5] Contentons-nous de rappeler une des plus récentes. A l’occasion de la présentation à l’Amérique de la Joconde de Léonard de Vinci, le président Kennedy aurait, si l’on en croit les journalistes, prononcé cette phrase : « Nous sommes pleins de reconnaissance et d’admiration pour la Joconde, certes, mais nous n’épargnerons pas nos efforts pour développer une force artistique qui soit bien la nôtre ». Quand l’art lui-même est lié par le chef de l’Etat et du gouvernement au prestige et à l’orgueil national, et qu’encore on manifeste l’intention de développer une « force artistique » nationale, le nationalisme n’est plus sur le seuil : il est entré dans la maison.
En fait, ce nationalisme américain commençant ne se manifeste pas seulement au niveau de la classe politique et de tous ceux qui s’occupent constamment, bien qu’au titre d’observateurs accrédités, — c’est le cas de Lippmann — de politique. Il semble pénétrer rapidement et progressivement dans l’opinion publique, dans la culture et dans la société américaine. Pour donner un exemple significatif, un livre récent écrit par une femme américaine et qui traite de la responsabilité de l’homme du vingtième siècle, après avoir abordé des problèmes de caractère très général (tels que la double nature de l’homme, sa tension vers les valeurs, le sens de la responsabilité, etc…), finit en assignant par dessus tout au peuple américain des années 60 la tâche et le devoir de sauver l’humanité. Les dernières phrases du livre sont si bien coulées dans le moule de la rhétorique kennedienne qu’elles méritent d’être citées : « La responsabilité de choisir de façon active le cours futur de la survivance de l’homme appartient aujourd’hui à tous les hommes, mais constitue surtout la responsabilité des Américains des années 60. C’est un fait reconnu que le destin de la Grande-Bretagne et des autres démocraties du monde libre dépend de la capacité des Etats-Unis d’accepter le présent défi historique et d’y répondre. La capacité des Etats-Unis d’assumer cette tâche dépend de la capacité de chaque citoyen de comprendre que ce défi existe et de trouver la manière d’y faire front. Si les Américains d’aujourd’hui, qui vivent dans la civilisation la plus riche et techniquement la plus avancée de toute l’histoire humaine, gardent présent à l’esprit que la révolution commencée avec la Déclaration d’Indépendance a produit une conception de l’homme et de l’Etat qui a servi d’aspiration et de guide pour tous les peuples du monde, ils considéreront avec davantage de sympathie les aspirations de ces peuples. Si les Américains apprécient à sa juste valeur l’héritage sacré qu’est la liberté sous la règle du droit, ils ne pourront pas s’empêcher de comprendre que c’est leur devoir moral de choisir catégoriquement que la liberté ne doit pas disparaître de cette terre, exactement comme firent leurs an cêtres. Si les Américains veulent bien écouter et apprendre, et par suite exercer le pouvoir dont ils disposent, alors ils seront sur le seuil d’une « Nouvelle Frontière » qui les conduira, et conduira tous les hommes vers une existence plus profondément humaine ».[6]
 
Mario Stoppino


[1] Voir, sur ce point, l’essai de M. Albertini et F. Rossolillo sur le déclin du fédéralisme aux Etats-Unis, publié dans le fascicule précédent de cette revue.
[2] Evidemment, cette phrase venait après d’autres aptes à susciter chez les auditeurs l’orgueil national : « Dans la longue histoire du monde, peu nombreuses, sont les générations auxquelles a été confiée la tâche de défendre la liberté à l’heure du plus grand danger. Pour moi, je ne recule pas devant cette responsabilité, je l’accepte avec joie. Je ne pense pas qu’aucun de nous accepterait d’appartenir à un autre peuple ou à une autre génération. L’énergie, la foi et l’abnégation que nous dépenserons dans cette entreprise illumineront notre pays et tous ceux qui le servent, et la lumière de cette flamme pourra véritablement illuminer le monde ».
[3] Le livre, édité par Harrish Hamilton Ltd. (Londres, 1962), est dédié à Jean Monnet, que dans certains milieux l’on appelle pompeusement « le père de l’Europe ».
[4] Sur la situation de l’Europe voir l’éditorial de la présente livraison de cette revue. Sur les possibilités et les limites de la politique étrangère américaine, Le Fédéraliste publiera prochainement une étude.
[5] On peut lire cette phrase emphatique dans la préface de To Turn the Tide (New York, Harper, 1962), un volume contenant un choix des messages et des interventions du président Kennedy au cours de la première année de son mandat. Sur Kennedy, James MacGregor Burns a rédigé une biographie politique de caractère hagiographique. Sur ses aventures de guerre a même été écrit en Amérique un roman. On en a ensuite tiré un film, qui est en cours de tournage, et dont l’acteur principal a été choisi personnellement par le président.
[6] Rosalie B. Gereber, The Responsibilities of Man, Washington, D.C., Public Affairs Press, 1962, pp. 133-4.

 

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