IX année, 1967, Numéro 4, Page 185

 

 

T.B. Bottmore, Critics Of Society. Radical Thought in North America, George Allen & Unwin Ltd, Londres, 1967, 143 pp.
 
 
Il s’agit d’un livre très pénétrant dans sa brièveté. Bottomore y examine l’inspiration idéologique et la base théorique des principaux ferments d’opposition qui se sont manifestés dans l’histoire des Etats-Unis (et du Canada), jusqu’aux mouvements de protestation de nos jours.
Suivant Bottomore, le caractère permanent et général de tous les ferments d’opposition de l’histoire des Etats-Unis a été et est constitué par leur incapacité d’appuyer leur protestation et leur volonté réformatrice sur un diagnostic global des maux de la société contemporaine, ainsi que de formuler une alternative aussi globale à ces maux. A cette incapacité des oppositions américaines d’élaborer des constructions théoriques générales a correspondu et correspond nécessairement une grande faiblesse politique au plan des idées et de l’action, l’incapacité de souder et de canaliser les ferments de renouveau, divers et divergents, qui ont agi et agissent dans la société en un mouvement unique en mesure de constituer une force de renouveau politiquement efficace.
Tels sont les caractères fondamentaux qui différencient radicalement l’histoire des oppositions aux Etats-Unis et celle des grands mouvements révolutionnaires européens.
Dans la première phase de l’histoire des Etats-Unis, de véritables ferments d’opposition furent tout à fait absents. « La société américaine, écrit Bottomore (p. 31-32), fut dès le début moderne, commerciale et démocratique. La critique sociale y trouva un terrain favorable dans une période où elle était généralement réprimée dans les pays européens. D’autre part, dans la société américaine, au début, il y avait moins à critiquer que dans ces derniers. L’égalité sociale y prédominait largement et l’amplitude des inégalités économiques était limitée. Il y avait relativement peu de positions de privilège et de subordination consolidées. Le gouvernement du pays s’appuyait principalement sur la discussion et le vote populaire. En Europe, les critiques de la société, ayant affaire à un passé féodal et aristocratique et à un présent où la nouvelle classe industrielle gouvernait une population sans droits politiques ou sociaux, étaient contraints de chercher dans l’avenir une meilleure organisation de la société ; et ils étaient encouragés à rassembler leurs critiques en une théorie générale qui justifiait une activité réformatrice ou révolutionnaire ».
Certes, la situation ne resta pas toujours celle des débuts. De grands problèmes sociaux surgirent. L’apparition des gigantesques trusts industriels à la fin du siècle, l’accentuation des inégalités économiques et les conditions de travail dans les usines, le développement chaotique des villes, le problème noir et, enfin, la crise économique des années trente engendrèrent d’innombrables ferments de protestation et de critique qui trouvèrent leur expression chez les muckrakers, à la fin du dix-neuvième siècle, chez quelques personnalités importantes de la culture américaine dans la première partie du siècle suivant, comme Veblen, Dewey, Holmes, Beard, Robinson, etc., chez les intellectuels et les gens de lettres plus ou moins influencés par le marxisme dans les années trente.
Mais ces critiques, ces idées et ces suggestions — elles-mêmes d’ailleurs toujours faiblement cohérentes et jamais organisées en une authentique Weltanschauung — ne furent pas reçues par une classe, par une catégorie, par un groupe capables d’en faire la bannière d’une bataille réformatrice ou révolutionnaire clairement orientée. Elles furent toujours « largement absorbées et diluées dans le courant principal de la pensée américaine » (p. 32).
Quand Robert et Helen Lynd analysèrent l’attitude politique et sociale de la classe ouvrière d’une petite ville du Middle West (Middletown) dans les années de la grande dépression, au comble du malaise et de la tension, les conclusions qu’ils tirèrent de leur étude furent les suivantes : « …cette crainte, ce ressentiment, cette insécurité et cette désillusion ont été pour les travailleurs de Middletown une expérience surtout individuelle de chaque travailleur, et non pas une chose qu’ils généralisaient en une expérience de classe. Dans la mesure où cette expérience engendrait des attitudes militantes, elles étaient tendanciellement sporadiques, individuelles et molles ; elles sont surtout l’expression d’un ressentiment personnel et non pas un acte d’identification avec un mouvement, ou de rébellion contre un statut économique considéré comme défini une fois pour toutes » (cité p. 42).
L’article de Charles Y. Harrison paru dans The Nation, le 22 mars 1933, (cité p. 47), à propos des velléités révolutionnaires des gens de lettres de Greenwich Village dans les années trente, est un second témoignage intéressant, journalistique cette fois, de l’inaptitude des critiques formulées par les intellectuels américains à donner origine à de véritables mouvements révolutionnaires ou de réforme sociale : « A Greenwich Village, il semblait que la révolution dût éclater d’un moment à l’autre. Le lendemain des élections, quand les têtes furent comptées, on découvrit qu’avaient voté ‘rouge’ environ cent mille Américains — 0,25% de l’électorat. Les millions de chômeurs, les misérables des hospices avaient voté pour Hoover ou pour Roosevelt. Même le programme socialiste modéré avait subi une défaite écrasante. Après trois ans d’activité provocatrice et violente, au cours de laquelle manifestants et grévistes avaient été rossés dans de très nombreuses villes américaines, les masses continuaient obstinément à voter Républicain ou Démocrate ».
La partie la plus vivante du livre de Bottomore est celle qui traite du nouveau radicalisme des années soixante. Avec la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis, devenus pour la première fois, au terme d’une histoire d’isolement, à l’écart des vicissitudes de l’équilibre mondial, l’un des pôles de cet équilibre, entrèrent dans une phase historique bien plus dramatique que les précédentes, destinée à déchaîner des passions nouvelles et plus fortes. Dans la première partie de cette nouvelle phase, marquée par la guerre froide et par l’affrontement idéologique correspondant du communisme et de la démocratie, la critique, à l’intérieur des Etats-Unis, emportée par la tension idéologique et, par-dessus le marché, baîllonnée par le McCarthysme, fut pratiquement inexistante.
Mais, le dégel survenu, la couverture idéologique de la balance mondiale du pouvoir tombée et, par suite, la justification du McCarthysme disparue, les ferments d’opposition réapparurent dans les années soixante, marqués par une violence et un radicalisme nouveaux, alimentés par des problèmes — d’une gravité sans précédent — que les Etats-Unis — privés par la détérioration de l’équilibre mondial et par la désagrégation des blocs de l’auréole de rempart de la démocratie que la guerre froide leur avait conférée — doivent affronter.
Les thèmes essentiels du nouveau radicalisme sont : la lutte pour les Civil Rights, pour le renouveau de la démocratie par la lutte contre la bureaucratisation et la dépersonnalisation d’une part toujours croissante de la vie humaine dans le cadre des organisations administratives, industrielles et militaires, hypertrophiques, qui dominent la vie américaine et, enfin, pour la paix.
Un des sujets traités par Bottomore et qui rentre dans le chapitre général sur la paix, est particulièrement intéressant. Les critiques américains des années soixante commencent à se demander : « La lutte politique et militaire dans le monde n’a-t-elle pas conduit à une effroyable concentration du pouvoir dans les mains d’un petit groupe de leaders politiques, de dirigeants des grandes industries engagées dans la production de matériel de guerre et de chefs militaires ? Cette élite, en outre, n’est-elle pas restée prisonnière d’une vision militaire des problèmes du monde, de la suggestion de leur propre jeu à la guerre, d’une confiance dangereuse dans la victoire écrasante et dans le succès total — une confiance plus appropriée à une époque précédente, non menacée par l’anéantissement ? Quelques conséquences de l’engagement des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam sont évidentes : l’amputation des programmes pour soulager la misère, pour améliorer les écoles, pour augmenter les services sociaux nécessaires. D’autres conséquences moins clairement localisables et moins facilement mesurables, sont suggérées par les critiques : une marée montante d’irrationalité dans la vie politique, une intrusion de ‘l’ensemble militaire-industriel’ dans de nombreuses sphères de la vie sociale, y compris à l’université où il détruit la démocratie, l’indépendance, la liberté de contradiction et le pluralisme culturel. La guerre et la nécessité de s’y préparer, en d’autres termes, accélèrent l’avènement de la société de masse » (pp. 94-95).
D’autre part, encore une fois, ces mouvements d’opposition, tout en ayant pris une dimension et un ton radical sans précédent dans l’histoire américaine, ne réussissent pas à formuler un diagnostic global précis, ni à formuler une alternative claire. Le principal théoricien qui s’est fait l’interprète, dans cette période tourmentée, des ferments d’inquiétude qui envahissent la société américaine : C. Wright Mills, en fait foi. « Mills, écrit Bottomore (pp. 58-59), ne fut point un rebelle sans cause, mais sa cause était formulée en termes trop généraux et abstraits et n’était pas clairement reliée à un quelconque mouvement social existant. C’était un critique assez représentatif de la moitié du vingtième siècle, dans la mesure où il sympathisait avec l’état d’âme du rebelle obscurément révolté par les conditions de la vie sociale ; toutefois, il ne fut pas capable de concevoir distinctement une alternative possible ou une ligne d’action. Comme il l’écrivit dans l’introduction du livre White Collar : ‘L’inquiétude, le malaise de notre temps, sont dus à ce fait fondamental : dans notre politique et notre économie, dans la vie familiale et la religion — pratiquement dans chaque sphère de notre existence — les certitudes du dix-huitième et du dix-neuvième siècle se sont désintégrées ou ont été détruites et, dans le même temps, les nouvelles routines de nos vies n’ont reçu aucune nouvelle sanction ou justification. Il n’y a pas d’acceptation et il n’y a pas de refus ; ni grandes espérances, ni grandes rébellions. Il n’existe aucun plan de vie’ ».
En tirant les conclusions de son analyse, Bottomore prend du champ et en vient à considérer l’état de crise où se trouvent la critique politique et les mouvements d’opposition dans tout le monde industrialisé. Il nie qu’il y ait place, dans le monde d’aujourd’hui, seulement pour une critique et une initiative réformatrice limitées et sectorielles. « Une critique plus générale, écrit-il (pp. 128-129), peut nous être encore besoin, qui prenne en considération et mette en question les orthodoxies dominantes, les idées et les institutions fondamentales d’une société, comme l’avaient fait les théoriciens libéraux et socialistes au dix-neuvième siècle. Dans une certaine mesure, ce besoin fut voilé, au cours de la seconde guerre mondiale, par le choc des diverses idéologies nationales et encore, après la guerre, par l’ ‘affrontement’ entre le bloc soviétique et le bloc occidental. Mais maintenant que plusieurs tensions internationales perdent en intensité et que d’autres produisent des divisions à l’intérieur des Etats en lutte, il est revenu au premier plan. Dans les pays communistes aujourd’hui, le marxisme ne reçoit qu’un acquiescement récalcitrant de la part des intellectuels ; il n’est pas embrassé avec enthousiasme comme une nouvelle vision du monde ou comme une arme critique, nouvelle et exceptionnelle. Le marxisme ancien style est tout simplement ennuyeux et les penseurs les plus vigoureux sont engagés dans une profonde révision des idées philosophiques et sociologiques de Marx. Dans les sociétés occidentales, l’attention portée sur les concepts d’ ‘identité’ et de ‘but’, aux théories de l’industrialisation et de la modernisation qui ont remplacé l’ancienne foi dans le progrès, révèle le désir de quelque schéma théorique, non constitué par avance, qui nous permette d’interpréter plus convenablement les événements du vingtième siècle et nous fournisse des critères de comportement plus sûrs que ceux dont nous disposons pour l’instant dans l’action aussi bien privée que publique. Il se peut que ce désir soit vain. Il se peut que cette nouvelle renaissance n’ait pas lieu. Peut-être serons-nous contraints à vivre avec nos incertitudes actuelles, en présence de plusieurs modes de vie et d’idéaux sociaux confus. Peut-être devons-nous être satisfaits si nos descendants d’ici cent ans peuvent dire simplement : ‘L’humanité a survécu’. Mais je ne le crois pas ».
« Deux types de difficulté, continue Bottomore (pp. 130-131), empêchent aujourd’hui la naissance d’une théorie critique de la société. L’une est de fournir une image du développement des sociétés modernes qui soit effectivement explicative ; l’autre de relier cette image aux buts du mouvement socialiste. Le grand mérite de Marx est d’avoir synthétisé en une vaste théorie sociologique du capitalisme moderne les principales découvertes intellectuelles de son époque dans le domaine de la philosophie et dans celui des sciences sociales et d’avoir formulé une doctrine sociale où… la confirmation empirique de sa théorie fondait en même temps, dans une certaine mesure, sur la raison et sur les faits (ses) convictions morales. Marx réussit la tentative que firent, alors ou par la suite, beaucoup d’autres penseurs sociaux — utilitaristes, saint-simoniens, socialistes fabiens. Mais à la lumière de l’histoire sociale la plus récente, son succès peut être mis en question. La science de la société et la doctrine sociale s’opposent manifestement : d’un côté, l’idéal socialiste ; de l’autre, les faits irréductibles que constituent les transformations survenues dans les rapports de classe et les mentalités de classe. Le refus de l’idéologie, en particulier de la nouvelle gauche américaine, ne signifie pas, d’ailleurs, un mépris de principe pour toute idéologie, c’est-à-dire pour toute doctrine sociale qui cherche à donner à la fois une explication des événements sociaux et une vision morale d’une bonne société. Il signifie l’abandon des doctrines accréditées par les années trente et qui maintenant semblent avoir un rapport très faible avec les faits de la vie sociale ; ainsi qu’une expression de scepticisme à l’égard de tout ce qui pour l’instant pourrait prendre leur place ».
Bottomore conclut en se demandant si la nouvelle gauche américaine sera capable de, se détacher des modèles traditionnels, pragmatiques, sectoriels et dispersifs, qui ont été historiquement suivis par tous les groupes d’opposition de l’histoire des Etats-Unis. « La réponse, dit-il (p. 133), dépend du fait que le nouveau radicalisme saura ou non trouver une base dans la société moins éphémère qu’un mouvement d’étudiants, moins limitée que la révolte des noirs, et saura ou non produire une idéologie capable à la fois de répondre aux doutes et aux problèmes de notre époque et d’orienter l’action, avec quelque espoir de succès, vers des objectifs plausibles ».
Il s’agit d’une affirmation on ne peut plus valable et actuelle non seulement aux Etats-Unis, mais en Europe aussi, où les idéologies du siècle dernier sont, tout aussi incapables de fournir une explication valable de ce qui se passe autour de nous et de donner à l’action une quelconque orientation capable d’insérer efficacement la volonté humaine dans le cours supranational actuel du processus économique et politique.
 
Francesco Rossolillo

 

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