IV année, 1962, Numéro 1, Page 112

 

 

Louis Armand, Michel Drancourt, Plaidoyer pour l’avenir, Ed. Calmann-Lévy, Paris, 1961, 250 p., 8,55 NF

 

 

Plaidoyer pour l’avenir se compose d’une introduction, cinq chapitres et une conclusion, mais son plan n’est pas organisé ni systématique. Les argumentations se succèdent et s’entrelacent comme elles arrivent sous la plume et les répétitions sont fréquentes, pour ne pas dire excessives. Ces imperfections formelles n’enlèvent de toute façon rien à l’intérêt de ce livre, sans doute une des œuvres les plus stimulantes parmi celles qui sont apparues ces derniers temps. Louis Armand est un technicien — d’une vivacité d’esprit peu commune —, qui veut tirer de la révolution technique de ce siècle les implications d’ordre politique et social pour nous indiquer les routes à suivre pour arriver à mettre la technique au service de la société et de l’homme et non pas au service de sa destruction.

Les techniques qui caractérisent la seconde phase de la révolution industrielle — c’est à dire la phase de l’électricité, des combustibles liquides et gazeux, des produits obtenus par synthèse chimique, de l’avion et de la télévision — ont transformé ou sont en train de transformer tous les éléments fondamentaux de l’économie et de la vie associée. L’équipement technique dont peut disposer la société est en train d’amener l’homme au seuil d’une ère qui se caractérise par la dynamique de tous ses éléments ; il est en train aussi d’ouvrir le chemin vers la « société opulente », et de briser les structures économiques, sociales, politiques et même psychologiques qui constituaient l’ossature essentiellement statique du temps passé. La généralisation des procédés techniques et de production, la généralisation des moyens de communication pour les biens, les hommes et les idées, bref, de l’équipement, modifie peu à peu la dimension à l’intérieur de laquelle les rapports des hommes sont interdépendants ; bien plus, Armand soutient que la tendance dominante est la, « planétisation ». C’est surtout cette nouvelle dimension qui contraste avec la dimension de l’organisation sociale sur le continent européen. Il faut adapter l’Europe à la dimension de la seconde phase de la révolution industrielle, « seules des barrières administratives (nous, nous dirions plus justement politiques) nous en empêchent vraiment » (p. 83).

Mais ce n’est pas seulement cette dimension qui est inappropriée, ce sont aussi les structures organisatrices de la société ; mais pour les rendre appropriées, il ne faut pas avoir recours à l’idéologie, « toutes les idéologies sont périmées, aussi périmées que les structures économico-politiques dont elles sont contemporaines » (p. 17), même l’éternelle diatribe entre dirigisme et libéralisme économique semble avoir été dépassée. C’est aux sciences de l’organisation — l’économie, la sociologie, la psychologie, les sciences politiques — à indiquer la voie. Il est extraordinaire, mais très significatif cependant, que ce soit précisément un technicien qui stimule les savants de la société et qui leur indique de suggestives lignes de pensée et de recherche.

Les trois derniers chapitres, « L’organisation à l’ère technique », « La technique, moyen de civilisation », « La formation et l’information qu’impose l’équipement technique », sur lesquels nous ne nous arrêtons pas, sont riches précisément en observations qui abondent dans ce sens.

Mais venons en à la conclusion, qui est en même temps la plus intéressante et la plus déconcertante de tout le livre. Pour Armand, il y a deux choses à réaliser:

1) Le changement des structures organisatrices de la société qui doivent s’adapter et, en même temps, permettre l’utilisation intégrale des techniques modernes.

2) Le choix de l’Europe, c’est-à-dire de la dimension. Mais qui doit faire ces choix et, ces choix, que permettent-ils ? Armand adresse un chaleureux appel à la France, sans se demander ce que peut être la France. Il ne comprend pas que la structure fondamentale qui fait obstacle à la marche vers la société moderne de la seconde révolution industrielle est précisément l’Etat national, c’est à dire la France, l’Allemagne, l’Italie, etc… En ne distinguant pas la nature du mal dans l’Etat national, il faut en rechercher la faute chez les hommes: « La France a été détournée de son chemin — (lequel ?) — par des dirigeants politiques, des intérêts particuliers » ; on met au jour les symptômes, mais les causes restent dans le brouillard. Ainsi lorsqu’il énumère les commandements que la France devrait suivre (ces commandements, ajoute Armand, sont valables pour tous les autres Etats du continent), l’auteur en arrive au commandement numéro huit (p. 247): « pour la France, choisir l’Europe est un des commandements les plus forts ». Sur ce point l’erreur d’Armand est double.

En premier lieu, il distingue arbitrairement le choix de dimension et le choix de structure, sans se rendre compte qu’il s’agit en réalité d’un même choix. « Les structures étant à repenser en tout état de cause (et dans tous les domaines), il est préférable (c’est nous qui soulignons) que la mutation puisse se réaliser à l’occasion de la création de l’Europe » (p. 249). Dans d’autres parties du livre, on était amené, semblait-il, à déduire que, entre dimension et structure, il devait y avoir un rapport de nécessité (cette structure implique cette dimension) et non pas un rapport de préférence (il est préférable que cette structure s’insère dans cette dimension).

En second lieu, Armand ne distingue pas les forces qui sont pour l’Europe, de celles qui sont contre elle ; c’est pour cela qu’il ne lui reste que la possibilité de faire appel à la France, c’est-à-dire à quelque chose dont on ignore ce qu’elle est, comme nous l’avons remarqué plus haut.

Quoi qu’il en soit, tout le mérite d’Armand est d’avoir lancé cet avertissement, avertissement qui malheureusement de nos jours demande du courage: il est nécessaire de repenser les structures de la société (et pour cette raison, de repenser les Etats aussi) placée en face de la vague du progrès de la technique ; et c’est une nécessité aussi de ne pas réutiliser, pour tout ce qui concerne la construction de l’Europe, les slogans usés de l’européanisme officiel et des Communautés. « L’acceptation de l’élection d’une Constituante européenne chargée des préparatifs de la création progressive de l’Europe politique sera la pierre de touche à propos de laquelle les faux militants de l’avenir se distingueront enfin des vrais. On reconnaîtra là ceux qui comprennent la nécessité de la mutation et ceux qui la refusent » (p. 249).

Ces paroles méritent notre entière approbation.

 

Alessandro Cavalli

 

 

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