IV année, 1962, Numéro 1, Page 114

 

 

E. Kuby, Alles im Eimer, Henry Goverts Verlag, Stuttgart

 

 

Accusé de « toujours contredire », d’être anticonformiste par principe, Kuby tente avec ce livre — recueil d’articles déjà publiés ou de pages inédites, écrits entre 1940 et 1960 — de justifier ses critiques et d’indiquer sur quels principes devrait se réaliser une politique positive.
Dès les premières pages — écrites alors qu’il était soldat à Brest et qu’il assistait et participait aux dernières folies d’Hitler — on remarque que sa principale préoccupation est la paix et qu’elle constitue pour lui la valeur fondamentale.
Malheureusement, une fois la guerre finie, il semble que le déroulement des événements, au lieu d’aborder un temps de paix, pousse le monde à la radicalisation des divergences : la division du pays, le blocus de Berlin, la guerre de Corée, la guerre froide.
Parmi les principaux responsables de cette situation Kuby désigne la classe politique allemande, qu’elle soit au gouvernement ou dans l’opposition. Cependant il manque la recherche d’une justification politique, ou au moins d’une justification quelle qu’elle soit, sur les motifs pour lesquels une certaine classe politique, souvent compromise avec le régime précédent, dominée par l’anticommunisme « viscéral » et n’ayant aucune confiance en la démocratie, a pu arriver au pouvoir. Et il manque aussi la justification de l’impuissance dans laquelle se trouvait l’opposition pour présenter une politique de rechange qui soit valable.
Sur ce point nous espérions que Kuby se poserait cette question, non pas dans une rhétorique formelle, mais réellement : « une politique allemande est elle possible ? » La question n’est pas explicite, mais malheureusement la réponse l’est : « et même la démocratie sociale se soumet peureusement à une politique extérieure, qui ne peut être définie comme une politique allemande, mais bien comme un renoncement à une politique réelle ».
Quelle politique allemande ? Kuby ne le dit pas. Du moins il ne donne pas une réponse politique, c’est à dire réalisable ; il n’indique pas les forces, les couches sociales qui devraient contribuer à la réaliser. Prisonnier de l’idéologie nationale, de l’idée de l’existence « ab aeterno » de la nation, et de ce fait, prisonnier de l’idée que l’on peut et même que l’on doit faire une bonne politique allemande, il reconnaît en même temps les erreurs de la politique d’Adenauer et les risques d’un renouveau du nationalisme allemand, risques inhérents à la politique de ce dernier,[1] et sur le plan mondial il individualise les points qui devraient permettre le développement d’une société où la guerre ne serait plus un critère pour supprimer les controverses, — il ne sait pas indiquer une stratégie, et il ne lui est pas possible de le savoir —, et permettre une politique qui ferait prévaloir les valeurs auxquelles on croit. Son problème, de politique qu’il était, devient alors pédagogique. Qu’on enseigne aux allemands à s’adapter au statu quo, à être « meilleurs », qu’on se consacre (avec quelles forces ?) à la reconstruction d’une Allemagne épuisée mais démocratique.
Dommage que Kuby aussi, comme tant d’autres intellectuels européens honnêtes et intelligents, n’ait pas su pousser à fond son analyse, et de ce fait n’ait pas su faire avancer — tout en contribuant sur le plan culturel à la démystification de l’état national — les valeurs auxquelles il croit et pour lesquelles il a l’illusion de combattre. Peut-être, cependant, devrions-nous aussi dire que c’est la faute des fédéralistes, s’ils n’ont pas su commencer avant ce travail d’approfondissement culturel, qui aurait permis, c’est fort possible, de gagner à la lutte pour l’Europe même les Kuby.
 
Sante Granelli


[1] « Nous aurions aimé que l’opposition demandât à la majorité du gouvernement avec quels slogans spirituels et politiques elle essaiera de donner un sens à la politique de réarmement, quand elle ne pourra plus alléguer les arguments du temps de la guerre froide sans se rendre ridicule.
Nous aurions aimé avoir des explications concernant les tâches à assigner à l’armée dans le cas où les grandes puissances sanctionneraient leur compromis par des traités… La question n’est plus : des militaires ou non ; bien malheureusement elle est : une conscription obligatoire ou des militaires de carrière ! Pourquoi l’opposition (des sociaux-démocrates) n’utilise-t-elle pas ses experts militaires pour expliquer directement au peuple avec quelle probabilité une armée allemande devra, dans un temps relativement bref, trouver des buts et des finalités nationales puisque ceux-ci, au nom desquels l’armée vient d’être créée, seront dépassés par les évènements ? 
Il est évident que l’on déduirait de cet argument que la militarisation ne peut devenir le pivot de la politique intérieure, mais doit être un fait provisoire. Donc, des militaires de carrière et non pas un service militaire obligatoire, car aux premiers il faut donner une solde, tandis qu’aux militaires appelés, il faut inculquer une idée de nation ».

 

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