XIII année, 1971, Numéro 3-4, Page 157

 


Henry A. Kissinger, American Foreign Policy, W.W. Norton & Company Inc., New York, 1969.

 
 
L’auteur, spécialiste des problèmes de politique internationale et professeur à l’Université de Harvard, est actuellement conseiller du président Nixon pour les affaires de la Sécurité nationale. Bien que le livre soit paru en 1969, sa publication récente en Italie et en France, ainsi que la stature de l’auteur, le rendent digne d’attention.
Il comprend trois essais. Mais le thème central est unique : comment est possible un ordre mondial, c’est-à-dire de quelles données faut-il tenir compte, et quelles réponses est-il possible de formuler pour résoudre les controverses internationales les plus importantes et promouvoir l’instauration d’un équilibre mondial plus stable et moins violent ?
Dans le premier essai « Domestic structure and foreign policy », Kissinger cherche à mettre en évidence les relations qui existent entre la structure de pouvoir et la politique extérieure. Il est clair que la première détermine, au moins, le quantum d’énergie sociale qui peut être destiné à cette dernière. Ainsi, « les guerres du monarque de droit divin trouvaient leurs limites objectives dans le fait que le roi était lié par la coutume et n’avait pas de pouvoirs indiscriminés de taxation et de conscription ». Il en est allé différemment, au contraire, dans les guerres de la Révolution française et de l’Europe du XXe siècle, où l’idéologie démocratique et nationale a permis la mobilisation de tout autres énergies sociales.
Dans le monde d’aujourd’hui, selon Kissinger, les éléments de détermination les plus importants sont : a) la structure de plus en plus bureaucratique des appareils étatiques et de leurs décisions, b) la nature du leadership et c) la philosophie politique justificative du pouvoir.
La première transfère progressivement dans le champ de la politique une grande part de la logique du comportement bureaucratique : la lenteur des processus, la répugnance à la nouveauté, la défiance envers celui qui n’est pas expert et ses formulations simplistes.
En ce qui concerne le leadership, il est : a) bureaucratico-pragmatique, comme aux Etats-Unis et dans la plupart des pays occidentaux et se manifeste essentiellement là où la société ne présente pas de profonds déchirements sociaux, b) idéologique, comme en Union soviétique ou en Chine, c) charismatico-révolutionnaire, comme dans les pays du tiers monde qui cherchent l’émancipation nationale. La deuxième catégorie est, selon Kissinger, la moins rigide, comprenant, d’un côté, la Russie, qui présente un leadership très proche de celui de caractère bureaucratico-pragmatique, et de l’autre, la Chine, dont le leadership est très proche du type charismatico-révolutionnaire.
En ce qui concerne, enfin, l’idéologie, celle-ci, selon Kissinger, détermine deux approches différentes du problème de l’ordre international : l’approche politique et l’approche révolutionnaire. Les types d’hommes qui incarnent ces deux attitudes différentes sont ceux de l’homme politique, d’un côté, et du prophète, de l’autre. Ces attitudes sont fondées sur une conception différente de l’homme, de l’histoire, de l’action politique, et leur rencontre à la table de négociation ou dans le débat, à distance, sur l’ordre à instaurer, se révèle particulièrement difficile.
Mais tout cela n’est qu’une introduction au thème crucial du livre que Kissinger développe dans le deuxième essai, sous le titre « Central issues of American foreign policy ». Il s’agit d’élaborer une ligne de politique extérieure pour les Etats-Unis. Le but, comme on l’a dit, est un ordre international plus stable et moins violent. Le point de départ est une reconnaissance objective de la situation mondiale de pouvoir.
La donnée fondamentale de la politique mondiale, après la seconde guerre mondiale, c’est le système mondial des Etats. Il est dominé par les deux superpuissances, dont la prépondérance militaire a déterminé la division du monde en deux blocs opposés. La principale caractéristique de cet équilibre bipolaire est une rigidité radicale. Le conflit de puissance passe à travers toute la société : les crédos démocratique et communiste ne sont que le reflet idéologique de la division du monde, c’est-à-dire les idéologies justificatives des deux puissances hégémoniques. Ainsi, toutes les situations politiques ou sociales, à l’intérieur des deux hémisphères, sont comme cristallisées, chaque changement étant objectivement une modification de la balance mondiale du pouvoir. Encore : cette balance mondiale du pouvoir ne connaît aucun de ces mécanismes de réajustement spontané qu’a connu l’équilibre européen des Etats, caractérisé par la pluripolarité et les jeux secrets des chancelleries. Aujourd’hui « le succès d’une partie apparaît comme une perte sèche pour l’autre ».
Mais la bipolarité de la balance militaire n’a pas empêché, elle a même favorisé la pluripolarité politique. L’ordre de l’immédiat après-guerre, quoique fondé sur la terreur, disparaît progressivement et il devient de plus en plus difficile de maintenir l’équilibre « entre des Etats qui poursuivent des valeurs et des fins de plus en plus divergentes et qui ont des perspectives et des expériences différentes ».
Qu’est-ce qui a rendu possible ce phénomène ? L’analyse de Kissinger est claire. Jusqu’à l’avènement de l’ère atomique, une augmentation du pouvoir militaire équivalait à une augmentation de l’influence. Aujourd’hui, la relation, qui pourtant subsiste, n’est plus aussi directe et automatique. Les petites puissances savent que la superpuissance ne peut pas se désintéresser de leur défense et acquièrent ainsi une certaine marge de manœuvre. Encore : dans un équilibre militaire, fondé sur la dissuasion nucléaire, les superpuissances savent qu’elles peuvent employer leur potentiel atomique, et sont disposées à le faire quand leur survivance est mise en jeu, mais ne peuvent pas s’en servir pour faire plier une petite puissance. Même la menace éventuelle de le faire ne donne pas de résultats, parce qu’elle n’est pas crédible.
Ainsi, les Américains, qui ont cru en 1945 que la supériorité de leurs forces armées, de leur technologie et de leur entreprises serait en mesure de structurer le système international, en organisant les pays les plus développés et en formant les pays du tiers monde suivant leur propre modèle politico-social, se trouvent aujourd’hui, dans ce monde politiquement pluripolaire, dans l’impossibilité d’imposer leur propre dessein. Le problème est alors de voir si un ordre est possible dans un système pluripolaire d’un point de vue politique, même s’il est bipolaire d’un point de vue militaire.
Kissinger ne manque pas de saisir que le nœud de la question réside dans le destin des alliances américaines et, en particulier, de l’alliance atlantique. C’est, en effet, dans les rapports avec l’Europe, en ce qui concerne l’hémisphère occidental du monde, que se manifeste le plus macroscopiquement la crise de l’équilibre bipolaire, par la décadence du leadership américain. Compte tenu du l’échec des autres alliances (CENTO et O.T.A.S.E.), Kissinger met en évidence au contraire la vitalité de l’O.T.A.N. dans les premières quinze années de sa vie. A la base, il y avait la consistance des intérêts européens dans le reste du monde, qui imposaient la référence à une puissance de dimensions mondiales, la peur commune de la Russie stalinienne, l’existence d’une sanction à la désobéissance européenne : la menace du désengagement américain en Europe. Mais le facteur qui plus encore explique l’intégration européenne dans l’espace atlantique a été la faiblesse européenne sur le plan économique, militaire et politique, faiblesse qui avait fait « des hommes politiques européens, dans leurs relations avec l’Amérique, des lobbyists plus que des diplomates ».
Ces données se sont profondément modifiées. Les Etats européens, grâce à l’intégration européenne, ont achevé la reconstruction et cherchent des formes d’expression politique pour leur nouvelle stature de micro-puissances. « La tutelle, du reste », observe Kissinger, « est une relation commode pour le partenaire hégémonique, mais à la longue, démoralisant. Elle engendre des illusions d’omniscience, d’un côté, et des attitudes d’impuissante irresponsabilité, de l’autre ». Kissinger ne manque pas, à ce propos, de noter amèrement que le seul pays européen qui conserve encore quelques responsabilités mondiales est paradoxalement le Portugal. Les autres pensent à eux-mêmes. Les différends sont du ressort de l’Amérique : c’est la loi de l’hégémonie !
Mais laissons encore la parole à Kissinger : « Il n’est pas naturel que les décisions majeures relatives à la défense d’une zone aussi puissante que l’Europe soient prises à une distance de cinq mille kilomètres. Dans les années quarante et cinquante, la réaffirmation de l’unité par des résolutions formelles et des assurances renouvelées périodiquement était très importante pour symboliser la fin de notre isolationnisme. Aujourd’hui il n’est pas possible de poursuivre l’unité comme une fin en soi. Elle doit naître de conceptions communes et de structures nouvelles ». C’est un lieu commun de penser qu’on peut surmonter ces difficultés en approfondissant le système des consultations réciproques entre alliés. Mais ce système se réduit à une farce quand une seule des parties en cause possède toute la compétence technique et que les autres « n’ont pas des connaissances suffisantes pour fournir des conseils significatifs ». Et encore, ce système, tant que les parties qui subissent les décisions sont contraintes, cependant, à rester dans l’alliance, se réduit au système « du conseil sans responsabilité et du désaccord sans issue » qui est destiné à aiguiser le sentiment de frustration et à accentuer les distances.
En substance, « ce type de relation, à long aller, est malsain. Même avec la meilleure volonté, la structure actuelle encourage l’unilatéralité américaine et l’irresponsabilité européenne ». Et, d’autre part, « aucun pays ne peut agir avec sagesse et simultanément en chaque partie du globe. Un monde davantage pluraliste, spécialement dans nos relations avec les pays amis, se confond avec nos plus profonds intérêts de longue période. La pluripolarité politique, pour difficile que ce soit de nous y adapter, est une condition préjudicielle pour une nouvelle période de créativité. Pour pénible qu’il soit de l’admettre, nous pourrions tirer avantage de l’existence d’un contrepoids qui puisse discipliner notre impétuosité éventuelle… Tout cela revient à dire qu’il n’y a pas d’alternative à l’unité européenne et pour les Etats-Unis et pour l’Europe. Faute de quoi, on peut soulager le malaise, mais pas y mettre fin ».
Ce point de vue adopté, il n’est pas difficile pour Kissinger de voir comment peut se développer entre l’Amérique et l’Europe une substantielle communauté d’intérêts qui, au delà des inéliminables frictions sur des questions marginales, est destinée à lier les deux pays plus que n’auraient pu ou pourraient le faire des obligations juridiques formelles. Ainsi, par exemple, il apparaît évident à Kissinger que n’importe quelle procédure vers un accord direct entre l’O.T.A.N. et le Pacte de Varsovie « présenterait tous les inconvénients typiques de l’équilibre bipolaire. Cela ferait se dresser en Europe occidentale des craintes d’une domination américano-russe sur l’Europe et tendrait à légitimer l’hégémonie soviétique sur l’Europe orientale ». Il en ira tout autrement si la stratégie de la détente en Europe passe « par l’unité et l’autonomie de l’Europe occidentale ». Plus l’Europe occidentale prendra forme, en effet, plus « sa capacité d’attraction sur l’Europe orientale est destinée à augmenter ».[1]
D’autre part, si l’Amérique accepte cette autonomie européenne, assurée d’y retrouver d’ailleurs des raisons profondes d’intégration, l’Europe devra reconnaître à son tour un certain degré d’autonomie américaine dans les zones où les intérêts européens sont de peu d’importance.
Rentre dans ces zones le Vietnam, dont le problème fait l’objet du troisième essai, « The Vietnam negotiations ». Et c’est ici que Kissinger montre qu’il sait utiliser, aux prises avec un problème particulier de politique extérieure, les instruments conceptuels élaborés dans les deux premiers essais. Il n’échappera pas, en effet, au lecteur attentif qu’une grande partie des typologies, élaborées dans le premier essai, conviennent parfaitement aux parties de la négociation parisienne sur le Vietnam et en expliquent, dans une large mesure, les difficultés. Mais, cela dit, il reste, selon Kissinger, que le problème du Vietnam est profondément lié à l’évolution de l’équilibre mondial. Tant que celui-ci reste militairement bipolaire, aucune des deux parties ne peut vaincre. En sorte que la seule issue pour sortir de ce cul-de-sac consiste, selon Kissinger, dans le retrait progressif des Américains et des Vietnamiens du Nord du Vietnam du Sud, afin que Saigon et le FNL puissent commencer une négociation sur la future structure interne du Vietnam du Sud. Il faut encore souligner que Kissinger, qui publie cet essai en janvier 1969, c’est-à-dire au début de la négociation parisienne, prévoit une conclusion rapide des pourparlers. « Aucune des parties en présence ne peut prendre le risque d’une prolongation de la négociation, comme à Pan-mun-jon il y a quinze ans ». Les Etats-Unis sont poussés à en sortir par l’opposition intérieure et par la pression de l’opinion publique mondiale. Le Vietnam du Nord, à son tour, voit s’affaiblir, à long terme, sa position à cause de la division du bloc communiste.
Cette prévision ne s’est pas vérifiée. Et ce fait met probablement en évidence la limite de l’analyse de Kissinger. S’il est vrai, comme dit Kissinger, que le problème du Vietnam est lié à l’évolution de l’équilibre mondial, le Vietnam n’est pas une zone où peut se manifester « l’autonomie américaine » et, encore, on ne sort pas de l’impasse tant que l’équilibre mondial ne s’est pas modifié. En substance, ce que Kissinger omet de voir, c’est que la pluripolarité politique se manifeste complètement et avec cohérence seulement quand elle s’accompagne de la pluripolarité militaire. Kissinger a raison de noter la désagrégation des sphères hégémoniques qui, tout en maintenant intacte leur suprématie militaire, ne parviennent plus à empêcher cette anarchie politique en leur sein que Kissinger lui-même indique par l’expression « pluripolarité politique ». Et Kissinger a encore raison quand il considère que l’avènement de la Fédération européenne impliquerait un saut qualitatif dans les relations atlantiques, parce qu’elle substituerait à la pluralité politique, à l’intérieur de l’hégémonie militaire, une pluralité politique entre égaux. Mais il est clair qu’ainsi le concept de pluralité politique indique deux situations radicalement différentes : la première est la pluralité politique anarchique, épiphénomène de la crise de l’équilibre bipolaire, et implique l’hégémonie militaire ; la seconde est la pluripolarité politique organisée qui met un terme à la crise de l’équilibre bipolaire par la destruction des blocs et la substitution d’un ordre politique et militaire européen, dans la zone de plus grand désordre de l’espace atlantique. Mais, cela va de soi, cette seconde pluripolarité politique implique l’indépendance militaire, autrement dit elle implique l’unification de toutes ces forces armées européennes qui, isolées, ne servent qu’à pratiquer le chantage sur la puissance américaine, mais, unies, confèrent à l’Europe la possibilité d’une pleine responsabilité de politique mondiale. Mais, encore, Kissinger, qui pourtant voit qu’existent des tendances objectives vers la pluripolarité, c’est-à-dire vers le décrochement à l’égard de la puissance hégémonique même dans le monde oriental, omet de voir que ce processus anarchique ne peut trouver son assiette qu’avec la pleine reconnaissance de la puissance chinoise et de sa sphère d’influence sur la scène mondiale. Kissinger se rend compte qu’un accord américano-russe ne peut trancher la question vietnamienne et considère que la liberté d’action du Vietnam du Nord est l’expression de la pluripolarité politique. Logiquement, alors, se pose le problème de commencer des négociations avec cette micro-puissance. Mais la vérité est que cette liberté d’action du Vietnam du Nord existe, aujourd’hui, parce que la Chine a mis en crise l’hégémonie soviétique sur le monde oriental, sans être encore parvenue pour autant à lui substituer un nouveau système d’ordre. Le problème vietnamien est un sous-produit typique de la crise du gouvernement américano-russe du monde et on ne peut le résoudre que dans le cadre d’une nouvelle assiette de l’équilibre mondial de pouvoir.[2] Avant quoi, les négociations parisiennes pourront bien accoucher d’une solution, mais sa nature ne sera pas différente de celle des solutions adoptées à Genève pour le même Vietnam et pour le Laos.
La solution stable du problème vietnamien est simple mais, comme toutes les choses simples, elle est difficile à voir. Le Vietnam est zone d’influence chinoise, et la solution stable du problème vietnamien implique la reconnaissance de la puissance chinoise comme élément fondamental de ce nouvel ordre mondial que souhaite Kissinger et qu’il voudrait fonder, en plus des puissances américaine et russe, sur la puissance européenne. Dans un équilibre pluripolaire du monde, articulé sur ces quatre puissances, la solution du problème vietnamien s’imposerait immédiatement et pour quatre simples raisons. Voyons-les :
1) La Chine a intérêt à la rechercher, parce que cela correspond à la logique de sa puissance ;
2) L’Amérique pourrait lâcher le Vietnam. Il est vrai qu’aujourd’hui elle ne peut pas le faire parce que le Vietnam — comme l’observe Kissinger — est le test de la volonté américaine de maintenir ses responsabilités de gouvernement de la moitié du monde. Il est vrai, encore, qu’elle ne peut pas le faire parce que la logique de l’équilibre d’aujourd’hui est la rigidité. Mais tout cela dépend de la logique de l’équilibre bipolaire, de même que proviennent de cette logique les interventions soviétiques en Hongrie et en Tchécoslovaquie et américaine en Grèce. Dans ce type d’équilibre, aucune puissance ne peut admettre le décrochement d’un Etat satellite parce que celui-ci se traduirait par une modification radicale de la balance mondiale du pouvoir, autrement dit aurait la signification objective d’une option pour la zone d’influence de l’autre et serait considéré comme attentatoire à sa sécurité. Dans un équilibre pluripolaire, plus flexible et plus articulé, le Vietnam apparaîtrait à tous les Américains comme une malédiction dont il faudrait se retirer le plus rapidement possible et dont il serait possible de se retirer sans qu’en soient pour autant compromis les intérêts cruciaux des Etats-Unis. Tout comme, du reste, dans ce type d’équilibre pluripolaire — et c’est un vieil argument des fédéralistes européens — la Russie pourrait et devrait permettre le décrochement des pays de l’Est européen si, au lieu de l’Alliance atlantique, ils passaient à la Fédération européenne.
3) La Russie serait contrainte de reconnaître le fait accompli. Affaiblie sur le front occidental par l’écroulement de son empire à l’Est européen et contrainte de reconnaître l’autonomie chinoise si elle veut éviter le conflit ouvert avec une autre puissance communiste et, par là, le coup le plus dur que puisse subir l’internationalisme ouvrier, qui est l’idéologie justificative du pouvoir soviétique, la Russie n’aurait rien à dire dans un accord sino-américain sur le Vietnam ou, même si elle avait quelque chose à redire, les autres puissances ne lui en laisseraient pas la possibilité.
4) L’Europe unie, enfin, ne pourrait voir qu’avec satisfaction l’augmentation de puissance de ceux qui, comme elle, arrivent en retard sur la scène des grandes puissances et ont à réajuster l’équilibre au détriment des anciens seigneurs du monde.
Mais pourquoi la Chine, qui pourtant paraît déjà sur la scène des grandes puissances et, par conséquent, préfigure le nouvel équilibre pluripolaire du monde, ne porte-t-elle pas la question vietnamienne à quelque forme de maturation ? La vérité est que la puissance chinoise, comme la puissance française de de Gaulle ou allemande de Brandt, ne sert qu’à mettre en crise l’équilibre bipolaire sans permettre la naissance d’un nouvel ordre. Elles sont, ou bien des micro-puissances (les puissances européennes) ou de grandes puissances à l’état naissant (la puissance chinoise), alors que le saut du vieil ordre bipolaire à un gouvernement pluripolaire du monde exige la naissance d’une grande puissance qui, par son potentiel économique, civil et militaire soit en mesure d’assumer une pleine responsabilité de politique mondiale. Cette puissance ne peut être que la Fédération européenne, dont la naissance conditionne non seulement le plein développement de la puissance chinoise, mais la mise en place définitive d’un équilibre pluripolaire organisé du monde.[3]
Le rapport entre la fondation de la Fédération européenne et le désengagement américain au Vietnam est ainsi établi. Un rapport que Kissinger n’a pas saisi et qu’il était difficile de voir. Pourquoi ? Qui parle d’« American foreign policy » doit parler du Vietnam et c’est déjà beaucoup de voir les relations entre les divers problèmes de la politique extérieure américaine et l’équilibre mondial. C’est plus encore de voir les relations entre l’équilibre mondial naissant et la fondation de la Fédération européenne. Mais, arrivé à ce point, l’inspirateur de la politique extérieure américaine (et par ce livre Kissinger a mis cartes sur table et posé sa candidature au rôle qu’il occupe dans l’Administration Nixon) doit dire ce que l’Amérique peut faire et ce qu’honnêtement elle ne peut pas faire. Et c’est ce que Kissinger a fait. L’Amérique ne peut pas faire la Fédération européenne. « C’est un problème qui concerne en premier lieu les Européens ». Et cette fois — la vérité est cuisante — Kissinger a frappé juste.
 
Luigi V. Majocchi


[1] Il est intéressant de noter que ces mêmes réserves et avec des motivations analogues ont été présentées par la France, en la personne de son ministre des affaires étrangères Schumann, à la dernière réunion du Conseil de l’O.T.A.N. (Lisbonne, 3-4 juin 1971), à propos du projet de réduction équilibrée des armements O.T.A.N. - Pacte de Varsovie. Il faut, par ailleurs, relever que la position de Kissinger est bien plus cohérente parce qu’il confie la détente à l’Europe, qui aurait le pouvoir de la promouvoir, alors que Schumann la confie à la France, qui n’a pas ce pouvoir.
[2] Il peut être intéressant, à ce propos, de noter que le conflit vietnamien présente des caractères radicalement différents de ceux du conflit coréen. Celui-ci était l’expression typique de la logique de l’équilibre bipolaire du pouvoir mondial. Si, d’un côté, la nature nouvelle des instruments de guerre interdisait aux deux puissances hégémoniques le conflit ouvert et frontal, la nécessité de maintenir mobilisées autour d’elles leurs zones d’influence respectives leur imposait de provoquer et d’attiser continuellement des foyers locaux d’où l’on pouvait aussi tirer l’expérience quotidienne des deux principes qui prétendaient régir le monde : le communisme et la démocratie. La chose était, c’est évident, d’un intérêt particulier pour le pouvoir le plus faible des deux, la Russie, qui pouvait, de la sorte, dévier vers l’extérieur la conflictualité résultant de l’absence de consensus interne sur la politique stalinienne, désormais à l’agonie, et, surtout, l’hostilité des Européens orientaux, sujets d’un impérialisme brutal. C’est ce même contexte de pouvoir mondial qui explique les crises chroniques de Berlin.
Le caractère différent du conflit vietnamien peut être saisi clairement si l’on fait attention au fait que la Russie et l’Amérique n’ont pas pu le résoudre bien qu’ils aient, depuis une décennie désormais, développé et approfondi une politique de reconnaissance du statu quo. Cette politique est apparue avec les événements de Hongrie et, bien qu’au milieu de vicissitudes diverses, a été promue avec cohérence dans la crise de Cuba et la crise tchécoslovaque. Les raisons de ce revirement résident dans le fait que l’Amérique et la Russie, en face de l’émergence de l’intégration européenne et de de Gaulle, qui avait donné une expression politique à la puissance économique croissante du Marché commun, d’un côté, et de la Chine, de l’autre, sont passés du conflit à l’entente, au bloc d’ordre, afin de préserver leurs sphères hégémoniques respectives. C’est dans ce cadre, ainsi, que s’explique le traité de non-prolifération nucléaire et le traité d’interdiction des expériences atomiques dans l’atmosphère, conçus tous les deux par les puissances hégémoniques d’un commun accord pour remplir évidemment une fonction antifrançaise et antichinoise. C’est dans ce cadre, encore, que s’explique le projet d’un traité sur la sécurité européenne qui, s’il est mis à exécution en l’absence d’unité politique de l’Europe, aura comme résultat de sanctionner la division de l’Europe sous les deux impérialismes et, en d’autres termes encore, de sceller le statu quo.
Aucune des deux puissances ne veut le conflit vietnamien. Ni l’Amérique qui, sur le thème de ce conflit, voit, au fil des ans, s’accroître la mauvaise humeur de ses satellites. Ni la Russie, parce que, sur le problème vietnamien, elle est continuellement supplantée par la Chine. Le conflit, en substance, au lieu d’aligner sur les puissances hégémoniques leurs satellites respectifs, comme c’était le cas dans l’équilibre bipolaire, en provoque la désaffection, ce qui revient à dire qu’il va à l’encontre des intérêts des puissances du statu quo.
Mais, ce nonobstant, ce gouvernement américano-russe du monde, qui conçoit et réussira à imposer la sécurité européenne, si, comme on a dit, les Européens ne savent pas d’abord trouver leur unité, est incapable de concevoir et d’imposer la sécurité vietnamienne. La vérité, qui dès lors paraît évidente, est que, à la différence des années cinquante, sur la scène de l’équilibre mondial commence à se montrer la Chine qui, même si elle n’a pas le pouvoir, aujourd’hui, d’imposer sa propre solution au Vietnam, a, néanmoins, le pouvoir d’empêcher la solution américano-russe.
[3] Cette note a été écrite avant les spectaculaires conférences de presse du 15 juillet et du 15 août, par lesquelles Nixon a annoncé son prochain voyage en Chine et a mis fin à la convertibilité du dollar en or. Entre les deux faits existe une indubitable corrélation qui ne peut échapper que si l’on se borne à interpréter le second exclusivement dans le contexte du prétendu problème monétaire sans examiner, au contraire, les conséquences politiques de ces mesures fiscales et monétaires. Dans cette seconde perspective, il n’est pas difficile de voir, dans la crise du régime des changes fixes intracommunautaires et les conséquences que celle-ci implique, immédiatement, sur le Marché commun agricole, à moyen terme, sur le Marché commun industriel et, en perspective, sur l’union économique et monétaire, il n’est pas difficile de voir, comme nous le disions, un véritable attentat contre l’intégration européenne. La puissance américaine, en substance, écrasée par d’énormes responsabilités mondiales et mise en présence de l’émergence de l’Europe qui, pourtant, incapable d’aboutir à l’unité politique, ne parvient pas à assumer ses tâches de politique mondiale et, ainsi, à soulager les Américains, réagit en divisant les Européens, en mettant en crise l’intégration européenne, qui est la source de l’autonomie croissante de l’Europe, et en réaffirmant ainsi violemment son hégémonie sur cette partie du monde. Ainsi, avec les mains plus libres dans cette partie du monde, les Américains se préparent à un nouveau jeu mondial, non seulement avec les Russes, mais aussi avec les Chinois. On fait la politique avec les chevaux qui sont sur le champ de courses. Et si le cheval européen reste au poteau de départ, on ne peut pas reprocher aux Américains d’avoir recours au poulain chinois. Au stade actuel, il est difficile de prévoir si ce jeu réussira. Son succès dépend, en premier lieu, de la réponse que les Européens sauront fournir au défi de Nixon (les Européens peuvent accepter le « divide et impera » ou s’acheminer résolument vers leur unité). Mais, indépendamment de la variable européenne, il semble possible de dire avec quelque fondement que ce jeu ne sera ni bref ni facile. La Chine restera, même après le voyage de Nixon, et pour encore une longue période, une grande puissance à l’état naissant et, comme telle, avec une capacité très limitée d’assumer des responsabilités de politique mondiale. Ce qu’on peut déjà dire avec quelque fondement, semble-t-il, c’est que le nouveau jeu mondial à trois, au cas où le sommet sino-américain pourrait donner un arrangement vietnamien, pourra difficilement donner un arrangement mondial stable. Il suffit de penser, pour s’en rendre compte, aux énormes problèmes du tiers monde, auquel la Chine ne peut donner pour le moment que des petits livres de Mao, et à celui, encore plus grave, de l’organisation de l’Europe.

 

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